Coréalisé avec le Gymnase | CDCN à Roubaix, dans le cadre du festival Les Petits Pas, et le Grand Bleu à Lille, As Long As We Are Playing est un spectacle enfantin mais universel. Par le jeu, la danse et la musique, le corps et la nature humaines se dévoilent grâce aux jeunes acteurs de la troupe Kabinet K.
Des ballons, une boite, un arbre et un grand mur gris au fond. Les spectateurs prennent place dans la salle, intrigués par ce décor. Une véritable cours de récréation reproduite sur scène. Les lumières s’allument. Des instruments se révèlent, posés sur le côté. Un enfant rentre, puis un deuxième. Ils commencent à jouer avec une cymbale et une chaîne en fer. Une première ébauche sonore, bidouillée par le choc des deux objets. Un autre arrive sur le plateau et s’amuse avec un cerceau en caoutchouc. Ils restent d’abord chacun dans leur bulle, avant de se mélanger et rigoler ensemble. Le jeu s’installe, les instruments se mettent au diapason ; l’harmonie se crée dans ce chaos enfantin. Plus cacophonique que mélodieuse ou virtuose, elle colle parfaitement à l’ambiance de récréation qui règne sur scène. Les acteurs courent de gauche à droite, sautent, crient et font un jouet de rien mais ne parlent pas, dans un ensemble déchaîné qui occupe tant l’espace que l’attention du public. Tellement que l’on s’y perd à suivre des yeux l’un ou l’autre espiègle.
Un art téméraire
Ils sont une dizaine sur scène, dont trois adultes. L’une au violon principalement, les autres occupant le reste de l’espace scénique. Ils dansent et jouent avec les enfants – au chat, à la balle, à cache-cache… Tout est prétexte à l’amusement. Parfois, les jeunes musiciens – c’est la première fois que la troupe Kabinet K fait appel à des enfants comme instrumentistes, à la batterie, au basson ou à la trompette – se mêlent à leurs camarades pour des chorégraphies effrénées. C’est à se demander si tout n’est finalement pas art, même un dessin puéril semble-t-il insignifiant scotché au mur.
Très vite, le spectateur, embarqué, réagit aux bêtises que font les enfants. A peine trois minutes après le début de la représentation, lorsque l’un manque de tomber du haut d’une pyramide humaine, les adultes comme les plus jeunes assis dans la salle de spectacle retiennent leur souffle à l’unisson. Les deux danseurs, Louise Tanoto et Kwint Manshoven, font virevolter leurs partenaires casses-cou dans des figures acrobatiques impressionnantes – mais non moins affolantes. Ils tournoient au sol comme dans les airs, maintenant en haleine le spectateur qui craint de les voir chuter ou pire ! Heurter le public.
Faut-il trouver un sens à l’insensé ?
“On n’a pas tout compris” avoue Alix à l’issue de la rencontre. Et s’il n’y avait rien à comprendre? Cette nouvelle création de la compagnie Kabinet K se veut inspirée par le documentaire Récréation de Claire Simons. En fait, le protagoniste principal n’est autre que le jeu lui même. Il est exprimé sous différentes formes tout au long de la représentation , à la fois par la gestuelle, la danse mais aussi la musique. On y retrouve les idées de complicité, d’amusement, de rencontre et d’échange. Il est révélateur des interactions humaines dans leur ensemble. Le spectacle entier est une aire de jeu qu’il convient à chacun d’interpréter.
Le conflit qui accompagne la récréation n’est pas étranger au scénario : les lumières se tamisent, la musique se fait plus grave. Les joueurs se disputent dans un enchaînement artistique qui s’achève avec le scotchage au mur d’une pauvre mini-victime. Un “mouahaha” diabolique résonne dans la salle, écho de l’un des enfants qui imitent au micro une sorcière ou on ne sait trop quelle créature malfaisante tout droit sortie de nos contes préférés. Loin d’être ridicule, cette parodie amène une profondeur au spectacle, une touche sombre qui rappelle que le jeu n’est pas que espiègleries sans fondement. Il est le révélateur de la nature humaine, que ces casses-cou en herbe incarnent si bien. Après tout, la vérité sort de la bouche des enfants.
Sélectionnés après quatre rencontres, les marmots ont été choisis par Joke Laureyns, metteuse en scène, “pour la balance qu’il y a entre eux. Assez différents, avec une tension et une harmonie possibles”. De même que Louise, la danseuse adulte d’origine britannique, qui ne parle pas la même langue qu’eux (le néerlandais, ndlr), ce qui les oblige à utiliser leur corps pour communiquer. L’idée d’associer des adultes à la représentation n’est pas anodine. Pour Joke, il est indispensable qu’ils passent plus de temps à s’amuser avec les plus jeunes plutôt que de rester concentrés sur leurs écrans. Le jeu lui paraît essentiel bien qu’elle le considère assez paradoxalement inutile.
Lors du processus de création, tout était centré sur ce jeu. Joke et Kwint ont fait travailler les enfants sur des exercices d’improvisation avant de commencer la mise en scène. Bien que, d’apparence, tout semble millimétré, il s’en dégage une certaine fraîcheur. Joke a voulu “trouver la spontanéité” des enfants, les faire jouer comme si c’était la première fois à chaque représentation. Et l’effet est réussi.
Gaëlle Sheehan et Susie Muselet
