Our daily performance – L’interview de Barbara Matijevic

Tous vos spectacles parlent d’Internet, pourquoi ce sujet là en particulier ? 

Avec Internet, on rentre dans la vie des autres, donc comment la vie des autres rentre dans la nôtre ? Tout ça nous semblait être un terrain fertile pour l’exploiter dans le théâtre, car nous nous sommes dit que si le théâtre n’avait rien à dire par rapport à tout cela ce serait grave. Qu’est ce que serait un théâtre post- internet ? Qu’est-ce que serait faire du théâtre à l’aide d’internet ? On a commencé à incorporer peu à peu des choses qui nous touchaient particulièrement, à chaque fois dans un angle différent. Nous voulions essayer de voir comment les éléments de théâtre, comme la présence, le corps, la narration, sont transformés par le digital, par Internet. 

La première pièce que nous avons faite était une sorte d’autobiographie racontée à travers Wikipédia, ici il n’y avait pas d’image, pas de technologie, c’était vraiment par le texte qu’on racontait, par une série de faits, une vie immergée dans un océan d’informations autour d’une époque. Pour le second spectacle, on est passés par les enregistrements sonores, grâce à toutes les banques sonores qu’on peut trouver sur internet. Enfin, le troisième spectacle était le début de l’exploration de YouTube. On a choisit à partir de cette richesse de vidéos, de se concentrer sur les tutoriels mais seulement ceux qui avaient un rapport au corps. A partir de là, on s’est dit qu’on n’utiliserait aucune vidéo ou écran mais plutôt qu’on allait réincorporer, ré-matérialiser quelque chose qui était parti comme matériel corporel et qui fut transformé en digital. Quand ça redevient un corps et que ce n’est plus vu par une personne devant son écran dans sa chambre, mais vu d’une manière collective, qu’est ce qu’il se passe ?

C’est donc pour recréer du collectif que vous avez décidé de ne pas créer ce spectacle directement sur un tutoriel YouTube finalement et de le mettre sur une scène ? 

Oui voilà, il ne s’agit pas seulement de regarder mais de se regarder regarder. En espérant que dans ce gap que l’on va créer, dans ce recul, il y aura une réflexion commune qui va être engendrée et qui va nous permettre de ne pas juste être immergés et bombardés tout le temps mais également d’avoir une prise de distance.  

Qu’est-ce que vous avez tapé dans la barre de recherche YouTube pour atterrir sur ces vidéos tutoriel sur le corps ? 

On est devenus assez experts dans le mot-clé à taper car grâce à nos autres spectacles on avait déjà une bibliothèque assez vigoureusement classée et répertoriée par thème, par type de présence, d’adresse, de narration, on avait un peu une sorte de musée de YouTube. Il y a beaucoup de choses trouvées par surprise, par accident, quoique cela devient de plus en plus difficile avec le nouveau algorithme de YouTube car il y’ a beaucoup de vidéos sponsorisées. C’est assez troublant, c’est un terrain d’exploration.

Vous avez donc vu YouTube évoluer depuis que vous travaillez dessus ? 

Oui car à l’heure d’aujourd’hui faire les pièces que l’on a fait serait beaucoup plus difficile avec le logiciel d’algorithmes actuel. Pour notre part, la plupart des choses que l’on a puisés sont vraiment des choses vus par 30/40 personnes. Pour en arriver jusque là il faut passer par pleins de choses virales etc. Ce n’est plus vraiment un terrain facile, il y a des murs, des barrières, des obstacles et c’est dommage. 

Qu’est ce que vous pensez que les tutos disent de nous, de notre société, qu’est-ce qu’ils racontent de nos rapport aux autres ? 

Ce qui nous a intéressé, étant des gens du théâtre, c’est le fait de maintenant pouvoir se diffuser dans sa chambre car c’est ce qui est normalement réservé à la télévision. Aujourd’hui n’importe qui peut développer son opinion sur chaque sujet, il y a une sorte de démocratisation, on peut à la fois dire aplatissement. Mais comment on trouve du relief dans tous ça? Si n’importe qui peut dire n’importe quoi ? Pourtant, il y a des gens qui sont juste super intéressants et qui ont des avis, des parcours et des expériences intéressantes, ils peuvent donc s’exprimer là-dessus et ils trouveront toujours leur public. Il y’ a un metteur en scène, Peter Brook, qui a dit « Pour qu’il y ai du théâtre, il faut un acteur et un spectateur » et c’est ça la base d’une condition d’acte théâtrale. 

Les tutos seraient donc comme du théâtre ? 

C’est un peu ça. Tu es un acteur devant un public, potentiellement il s’agit de millions mais ça peut  aussi être 1 personne. Vous ne partagez pas le même espace et le même temps, il y a une sorte de délai mais pour nous il y a un acte de représentation quand même, parce que penser qu’il suffit juste de mettre la caméra devant soi pour avoir le point de vu parfait dans sa chambre ce n’est pas réel… On pense souvent que les gens montrent leur intimité mais non ce n’est plus eux, c’est bien là un acte de représentation, il y a une mise en scène, un choix de parole, un choix de cadre, d’angle… Pour nous ce sont des petites performances, des petits actes de représentation. 

Est-ce que avant de créer ce spectacle vous regardiez beaucoup de tuto ou pas du tout ? Est-ce que ça a changé après ?

C’est vrai que quand on a fait la recherche pour le spectacle, c’était autre chose que lorsque moi, personnellement, je  regarde des tutos sur YouTube. Mais encore aujourd’hui je suis vraiment étonnée d’à quel point les gens ne connaissent pas la richesse de cette plateforme, c’est souvent considéré comme des choses banales, comme le maquillage, les jeux vidéos etc, mais il y a aussi des millions de vidéos qui parlent d’autre chose. Pour notre spectacle, nous nous sommes entretenus avec des jeunes consommateurs de YouTube, et nous avons remarqué que ceux qui regardaient autre chose que les tutos banals, avaient au départ une passion dans la vie comme le dessin, la musique, l’archerie, ou autre chose. Ainsi, ils vont chercher ce qui les intéresse vraiment et de là tout un monde s’ouvre à eux. Nous pensons donc qu’il faut toujours avoir un point de départ dans la vie quotidienne, un stimuli ou quelque chose qui va nous intéresser pour pouvoir utiliser YouTube comme un outil, sinon l’algorithme va lancer les tendances actuelles. 

Et pouvez-vous nous décrire le dernier tuto que vous avez regardé ?

Je me souviens que, pour un autre spectacle, nous cherchions à créer une chanson de rap à partir des noms des vidéos sur YouTube comme par exemple « cinq astuces pour avoir les cheveux plus souples » ou encore « deux astuces pour sauver votre coupe ». Une fois que nous avions le texte, je me suis intéressée à la structure d’un rap, et il y a des gens qui expliquent ça dans des tutos : c’est quoi un couplet, un refrain, combien de fois il se répète pour aller vers le pont, les caractéristiques du pont etc, et c’est vraiment très bien expliqué. 

Est-ce que derrière le tuto il n’y a pas aussi cette idée de recherche de soi, d’un certain narcissisme ? 

Moi ce qui m’étonne c’est qu’avec YouTube, beaucoup pensent que le fait de se filmer est quelque chose de narcissique, que les gens cherchent des likes, des abonnés, pour devenir une star. Mais la plupart des personnes ne cherchent pas ça, ne se disent pas « je veux être une star, gagner des millions », ils ont vraiment autre chose à faire dans leur vie selon moi. De la même façon que ceux qui chantent chez eux ne se disent pas « je veux devenir le nouveau Justin Bieber ». Je pense qu’il y a d’abord, fondamentalement, une envie de partager, de s’exprimer. Les gens se demandent ce qu’ils savent faire, par exemple : « ah on m’a dit que ma tarte au citron elle était super, pourquoi je ne ferais pas un tuto sur ça ? ». Au final, le partage est quelque chose de tellement basique et humain, qui existait bien avant YouTube et bien avant Internet. 

Donc, il y a quand même un lien avec l’identité, vouloir prouver, montrer quelque chose ?

Pour certains c’est vraiment une passion d’avoir sa chaîne, de l’entretenir, de la mettre en relation avec les autres. Je vois souvent des choses très touchantes sur YouTube, il y a beaucoup de personnes qui parlent de leur maladie, des choses difficiles qu’ils sont en train de vivre, parce qu’ils ont changé de ville, de métier, qu’ils sont victimes de racisme etc. Ce sont des gens qui ont juste envie de dire ce qu’il se passe, ce qu’il en pense, de recevoir des commentaires des autres. Autour de moi,  je n’oserai pas poser certaines questions alors que sur YouTube il y a toujours quelqu’un pour répondre. Je pense que ce n’est pas une envie de popularité mais plutôt le besoin de sortir de la solitude, de s’informer. 

Est-ce que vous avez déjà fait des tutos sur YouTube, ou vous aimeriez en faire ?

Non, on ne l’a jamais fait mais on s’est dit qu’il fallait qu’un jour on fasse quelque chose parce qu’on s’est beaucoup nourrit de YouTube mais on n’y a jamais rien donné. À part peut-être le fait d’en parler tout le temps autour de nous, d’essayer de changer le point de vue des autres sur cette plateforme. Par ce qu’il ne faut pas oublier que derrière YouTube, il y a des gens !

Et sur quoi porteraient vos tutos ?

On s’est demandé à un moment qu’est-ce que ça donnerait de poster les tutos de ce spectacle sur YouTube. On aimerait savoir comment les gens réagiraient, est ce qu’ils verraient la différence avec les originaux ? 

Merci beaucoup !

Merci à vous !

Laury Lestrehan

Violette Merlin

Juliette Bélanger

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