
Le harcèlement désigne un ensemble d’actes, de comportements, d’écrits ou de propos qui, par leur répétition et leur caractère dégradant, contribuent à nuire psychologiquement ou physiquement à la personne qui en est victime. Il existe différentes formes de harcèlement, il peut être moral ou sexuel, et il se retrouve dans différents milieux : au travail, à l’école, à la maison, mais aussi dans la rue.
C’est sur cette dernière forme que nous allons nous pencher : le harcèlement de rue. Selon la définition de « Stop Harcèlement de rue », ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeller, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle mais aussi de leur origine.
Pour alimenter cet article, j’ai cherché tout d’abord autour de moi. Je savais le harcèlement de rue courant, je l’avais déjà moi-même expérimenté, mais je n’imaginais pas obtenir aussi facilement une dizaine de témoignages. J’ai contacté un peu plus de vingt personnes, filles et garçons, tous âgés entre quinze et vingt ans. J’ai fait face à trois cas de figure : certains ne m’ont tout simplement pas répondu, d’autres m’ont dit n’avoir aucun témoignage à divulguer et enfin les autres qui ont accepté de participer, et de partager leur expérience, parfois pluriel, souvent marquante et douloureuse.
Ainsi, vous allez découvrir dix témoignages, que neuf jeunes femmes et un jeune homme ont bien voulu me confier. Merci encore à eux, d’avoir accepté de se confier à moi !
Certaines ont été touchées dès le collège, comme Claire, Maëlle, Salomé, Roxane ou encore Juliette.
« J’étais au collège, en quatrième il me semble, je me baladais dans un parc avec une amie lorsqu’un homme assez âgé est venu nous voir. Il devait bien avoir cinquante ans, et nous nous n’avions rien demandé, nous profitions juste du soleil. Il nous a proposé de nous payer une glace puis un verre, pensant que nous avions vingt ans. Ce fut compliqué pour qu’il abandonne, mais ce n’est pas ça qui m’a le plus troublée. Son fils l’accompagnait, proche de la trentaine, et il ne disait rien. Il avait bien vu que nous étions gênées et que son père forçait, mais nous avons dû nous débrouiller seules.
Une autre fois, encore collégienne, j’étais avec ma mère et ma sœur. Le simple fait de porter un short et un haut moulant les a tous attirés. J’ai cru être dans un film ce jour-là. Dès qu’on croisait un homme je me prenais des remarques. Alors oui ce n’était pas méchant, c’était plus du style « t’es jolie mademoiselle » « t’as un numéro ? ». Mais je ne m’étais jamais sentie aussi mal et gênée, en plus j’étais avec ma mère. Quand j’y repense, j’étais trop jeune pour me prendre de genre de remarques. »
Maëlle, 18 ans.
« Lorsque j’avais 11 ans en allant au collège, presque une fois par semaine, des hommes, le plus souvent travaillant à la mairie, me klaxonnaient, sans aucune raison. De temps en temps, ils se permettaient même de faire des gestes à leur fenêtre. J’étais jeune et ces situations m’ont marquée, je me sentais humiliée et trouvais ça vraiment désagréable et très déplacé venant d’hommes beaucoup plus âgés que moi. »
Claire, 18 ans.
« J’étais en 4ème, j’avais 13 ou 14 ans et ça s’est passé littéralement au bout de ma rue. Ma mère m’a déposée, elle avait des courses à faire. Au croisement de ma rue, un homme était garé, un peu à l’arrache. J’avance, je passe devant lui et je l’entends qui démarre. Jusque-là, c’est juste un mec qui démarre sa voiture. Mais il ouvre sa fenêtre et se met à baragouiner des trucs. Je ne comprends pas ce qu’il dit, mais je me doute qu’il ne me dit pas que j’ai fait tomber mes clés. Il parle dans une langue étrangère, je ne saurais même pas dire laquelle. Je sens mon cœur se serrer. Je fais comme si je n’avais rien entendu. J’accélère un peu, je me dis que je ne peux pas courir. Je reste tête baissée. Il continue à me crier dessus. J’avais 50m à faire, ce trajet ne m’a jamais paru aussi long. J’accélère encore. Je prépare mes clés. Je n’ai jamais ouvert ma porte aussi vite. Je rentre le plus vite possible et je claque derrière moi. Je ferme même l’entrebâilleur. Je reste 5 bonnes minutes dans mon entrée, en état de choc.
Je n’ai vraiment pas compris ce qu’il se passait. C’était la première fois que quelque chose comme ça m’arrivait. On m’a toujours dit si un homme te suit, tu fais ça, tu réagis comme ça. Sauf qu’à ce moment-là, tu ne peux pas réfléchir rationnellement. Je n’ai pas pensé au fait qu’il allait connaître où j’habitais, qu’il pourrait même me suivre à l’intérieur. Je voulais juste être en sécurité et qu’il me fiche la paix. »
Salomé, 16 ans.
« Quand c’est arrivé, je devais avoir treize ans, et je ne connaissais rien de mon corps, je pense que cela a été encore plus violent pour moi. Pour une fois, cela m’arrivait rarement, j’avais mis une robe. Elle était blanche, finissait au dessus du genou mais n’avait rien de « sexy », rien qui pouvait vouloir dire à des gens que j’avais envie de quoi que ce soit (je préfère préciser au cas où des gens pensent encore que la tenue change les intentions).
Je prenais le métro, sûrement pour rejoindre des amis et j’étais seule. J’étais habituée à prendre le métro pour aller au collège. Je me rappelle que j’étais un peu pressée, et j’avais emmêlé mes écouteurs et fait tomber ma carte. Deux hommes beaucoup plus vieux que moi (je dirais âgés de plus de 50 ans) arrivaient vers moi pour sortir. Je n’y faisais pas attention, ils avaient l’air totalement normaux. Donc je me suis penchée pour ramasser la carte et quand je me suis relevée un des hommes a passé sa main sur mon vagin et a continué sa route. Il ne s’est rien passé de plus, je me suis même souvent demandée si ce n’était pas un accident. Mais cela me parait très bizarre, comment sa main aurait fini là par hasard ? Cela paraît très peu probable que ce ne soit qu’une coïncidence, non ? Dans mes souvenirs, l’homme ne s’était pas excusé, mais avait continué d’avancer en rigolant.
J’ai moi aussi continué d’avancer, et j’ai ressenti de la honte. Je n’ai pas compris mon absence de réaction, je ne m’y attendais pas et j’étais comme pétrifiée. Je n’ai, je crois, jamais raconté cette histoire. Je crois que je n’en ai pas ressenti le besoin et je ne voyais pas trop comment en parler. J’ai mis du temps avant de vouloir porter à nouveau une robe. Je m’en voulais à l’époque, car je ne mettais jamais de robe et la seule fois où j’en ai mis une, il s’était passé ça. »
Roxane, 19 ans.
« J’étais au collège, j’avais treize ou quatorze ans, et je rentrais des cours. C’était l’une des belles après-midi du début de printemps, alors j’avais mis une jupe et un haut. (Aucun intérêt à préciser ma tenue puisque cela ne justifie pas les comportements inappropriés).
Après être descendue du bus, il me restait environ vingt mètres avant de rentrer chez moi. Mais au fond tout peut arriver en 20 mètres. Un camion passa. Le chauffeur baissa sa vitre et dit hautement « belle jupe » avec un ton provocateur.
Je me suis sentie tellement rabaissée et impuissante, car il est parti aussi vite qu’il est arrivé. Mais c’est la sensation d’être associée à l’image d’une tenue qui me déplaît le plus. Pourquoi a t-on des réflexions perverses, en tant que femmes, et pas eux ?
Tellement de rage contre ces réflexions dont je ne vois toujours pas le but. Nous sommes censées vivre dans un monde plus ouvert d’esprit mais on en est encore très loin.
C’est pourquoi, je souhaite donner toute ma force aux femmes qui lisent ça et qui se sentent concernées. Et si elles ne sont pas concernées, je souhaite qu’elles ne le soient jamais. »
Juliette, 17 ans.

D’autres sont concernées un peu plus tard, mais connaissent la même violence. En allant courir, prendre le métro, retrouver des amis en ville, Garance, Marion et Justine ont subi également ce harcèlement de rue. Willy, quant à lui, nous raconte comment, avec un de ses amis, ils ont assisté à l’agression d’une jeune femme et ont essayé de l’aider.
« C’était à la sortie de la gare. J’étais seule et marchais pour rentrer chez moi. Il y avait seulement un groupe de personnes. Un homme, torse nu, sort du groupe quand il me voit arriver et crie :
« Toi ! T’es petite mais j’te baise »
Je ne réagis pas et continue à marcher tranquillement. Quand je suis forcée de passer devant lui et son groupe, j’ai peur d’une nouvelle réaction de sa part. J’accélère le pas et prends soin de marcher le plus loin possible de lui et des autres. Je ne me sens pas en sécurité, j’ai peur et je suis vexée par son commentaire. »
Marion, 18 ans.
« Tout d’abord, il faut savoir qu’avant cet incident, je pratiquais le sport très régulièrement dans la rue, que ce soit le cyclisme ou la course.
Un jour, alors que je courais, (je devais être à 5km de chez moi) deux hommes m’ont sifflée. Ils étaient en voiture et ils se sont mis sur le côté pour me « parler ». Je cite :
« Qu’est-ce que tu fous là ? Tu devrais être dans la cuisine, pas courir ! T’as un bon cul dis moi, tu veux qu’on te déboîte ? ».
Sur le coup j’ai réagi en disant que je ne parlais pas français mais j’étais horriblement mal. Je me sentais sale, vulnérable et je suis rentrée en pleurant chez moi. Mes parents n’ont jamais été au courant de ce qu’il s’est passé.
Aujourd’hui, je ne fais plus de cyclisme, je fais du basket en intérieur, et je cours sur un tapis chez moi.
Je me demanderais toujours : pourquoi les femmes sont-elles des cibles à ce point ? Pourquoi ne sommes nous que des objets pour faire la cuisine, d’après les sexistes ? Personne ne devrait subir ça. »
Justine, 16 ans.
« Deux expériences m’ont particulièrement marquée. Toutes les deux se sont déroulées l’année dernière, alors que j’étais dans le métro.
Pendant le trajet de retour jusqu’à chez moi, aux alentours de 23h, un homme me fixait. Tandis que je me tenais dans la rame, je sentais son regard peser sur moi et je n’attendais que mon arrêt pour sortir. Cependant, arrivée à l’arrêt, il est sorti aussi. Je l’ai laissé passer devant, et j’ai essayé de prendre mes distances. J’ai alors vu des agents de sécurité circulant dans la station, je me suis sentie soulagée, et j’ai continué mon chemin pour sortir de la station de métro. C’est là que j’ai vu le même homme posté devant la porte de sortie.
Hésitante, je suis tout de même sortie en évitant son regard. Malgré cela, il a commencé à me suivre en disant des phrases comme : « Je suis gentil t’inquiète pas » ou « Tu ne veux pas qu’on apprenne à se connaître ? » J’ai donc accéléré le pas, mais il continuait à me suivre. A ce moment-là, je me suis faite envahir par la panique. Mon premier réflexe fut d’appeler mon père, puisque j’ai toujours pensé qu’un appel était efficace pour dissuader les harceleurs. Cela a fonctionné, il a arrêté de me suivre et a fait demi-tour. Je suis alors rentrée chez moi, angoissée et tremblante mais surtout très énervée par cette situation.
La deuxième expérience qui m’a marquée semble moins traumatisante à première vue mais nourrit tout de même ce sentiment d’insécurité qui règne dans les transports en commun ou dans la rue. Un soir, vers 19h, je refaisais ce même trajet pour rentrer chez moi. Les métros sont bondés à cette heure de la soirée, nous sommes alors tous très proches les uns des autres. Un homme a commencé de la même manière à me lancer des regards insistants. Il a alors embrayé la conversation, en me demandant mon prénom, mes études et bien sûr si j’étais en couple. Je lui ai donné alors un faux nom, de fausses études et lui ai répondu qu’effectivement j’étais en couple afin qu’il me laisse tranquille. Lors de cette conversation, je ne savais que faire, que dire ; j’étais dans une situation d’inconfort total. Tout en tentant de couper court à la conversation, j’essayais de m’éloigner de cet homme. Je suis sortie à mon arrêt en espérant ne jamais le recroiser. Tous les lundis soir, à 19h, pendant un temps, je guettais alors si il n’était pas sur la ligne ou dans la rame. Je n’avais absolument pas envie de me retrouver dans cette même situation d’appréhension et de malaise. »
Garance, 18 ans.
« C’était un vendredi. Je venais de finir les cours et je devais passer la soirée avec des amis. Je me souviens, il pleuvait et ils étaient en retard, j’étais en colère contre eux. J’étais allée les attendre à République, où se situait leur arrêt de bus.
Je me suis assise sur un banc. J’avais un livre à la main, et quelqu’un venait de m’appeler au téléphone. J’étais tout sauf disposée à vouloir parler. Un homme est venu vers moi (alors que j’étais toujours au téléphone). Il puait l’alcool. Il est venu me parler mais j’ai du lui dire que j’étais occupée. Il m’a posé des questions simples, comme :
«Comment tu vas? Tu fais quoi, là ?»
Je précise que si c’était dans l’optique de me draguer, il devait avoir au moins deux fois mon âge. Il m’a proposé de le rejoindre, lui et ses amis, installés sur un banc à coté. J’ai refusé et lui ai demandé de partir. Après plusieurs minutes, il ne partait toujours pas, j’ai commencé à m’énerver. Je lui ai dit de dégager et que j’étais occupée.
Il m’a craché dessus, en plein milieu du visage et est parti. Je crois que j’ai commencé à pleurer quelques larmes, j’ai essuyé la bave avec un mouchoir et de l’eau. Je ne voulais pas partir du banc, je me disais qu’alors je laissais l’homme gagner. Je me rappelle qu’au moment où c’est arrivé j’étais au téléphone, j’avais poussé un cri. Mon interlocuteur m’a demandé ce qui s’était passé, je lui ai dit qu’on m’avait craché dessus, et j’ai raccroché.
J’ai attendu mes amis toujours sur le même banc en surveillant l’homme et ses amis. Ils ne faisaient plus du tout attention à moi, mais j’étais paniquée. Quand mes amis sont arrivés, je n’ai pas bougé. Ils ont bien vu que ça n’allait pas, je leurs ai expliqué alors ce qui s’était passé. On est partis en métro et avec une amie, on s’est racontées nos pires expériences avec des inconnus. C’est con mais cette discussion m’a fait du bien, de sentir que je n’étais pas seule.
En racontant cette histoire, même si cela date d’il y a un an, j’ai l’impression de me sentir sale et j’ai envie d’aller laver mon visage. »
Roxane, 19 ans.
« À l’été dernier, un ami et moi, nous étions partis à une petite soirée sauvage aux alentours de la station de métro Wazemmes. Après de nombreuses heures d’amusement et d’aventures en tous genre, minuit sonna. On est alors retournés à la station de métro, pour rentrer dormir chez moi à Hellemmes. On prend donc le métro. À la station suivante, une jeune femme monte dans le métro et s’assoit en face de nous. La demoiselle étant en pleurs, nous arrêtons de rigoler. Un peu gênés, nous ne savions pas trop quoi faire, mon ami finit par tendre un mouchoir à la femme. Elle accepta et un silence gênant pris place. Deux stations après l’arrivée de cette dernière, un homme monta dans la rame et s’assit juste à côté d’elle. Il avait l’air joyeux et euphorique. Il mit son bras autour de la demoiselle qui le repoussa instantanément. Il retenta deux autres approches, la réaction était toujours la même. Il parlait d’une façon familière avec la jeune femme, nous pensions donc qu’ils se connaissaient. L’homme continuait, mon ami a fini par intervenir :
« Non mais c’est bon là, arrête ! Tu vois bien qu’elle ne veut pas ! ».
Outré, l’homme s’esclaffa qu’il faisait ce qu’il voulait et que ça ne nous regardait pas. Il commença à dénigrer la femme et à prendre toute la rame à partie, dans un grand monologue :
« Ah, donc tu fais ton cinéma devant tous ces gens ?…Après ça va être moi le grand méchant…Tu verras quand on sera rentrés… ».
Nous étions très mal à l’aise, nous lui avions bien dit d’arrêter, mais il continuait, une personne que nous ne connaissions pas nous soutenait dans nos propos. Vers la station Marbrerie, soit une station avant celle d’Hellemmes, nous étions pris de doutes, que faire puisque nous devions descendre ? Il semblait inimaginable de laisser cet odieux personnage avec cette femme, mais d’un autre côté, c’était le dernier métro et on devait descendre à la prochaine station. La situation s’envenimait, le ton montait. Les paroles de l’homme devenaient insupportables moralement, on ne voulait plus l’entendre et mon ami lui fit entendre que le linge sale ne se lave pas en public. L’homme, pris de colère, se leva et du haut de ses deux mètres, cria, avec le bras tendu vers le ciel:
« Il y a quoi ? Il y a un problème maintenant ? »
Voyant que mon ami allait se prendre une gifle colossale, mon sang ne fit qu’un tour et je me levais instinctivement pour le protéger :
« Ouais il y a un problème, qu’est ce que tu vas faire ? »
L’homme, fou de rage, nous lançait des regards meurtriers. La sonnerie du métro retentit, nous étions arrivés à Hellemmes, la femme se leva et sortit. Moi, mon ami et l’homme empruntèrent le même chemin. Il était dans une colère noire, il nous menaçait, essayait de nous faire peur. Le rapport de force était simple : nous étions deux jeunes hommes d’à peine 18 ans complètement ivres, contre un homme entre 20 et 30 ans, de deux mètres et en pleine possession de ses moyens. Nous ne voulions clairement pas nous battre. Mon ami et moi avions alors eu la même idée. Maintenant qu’il avait une dent contre nous, il ne pensait plus à la jeune femme, nous allions donc continuer à l’occuper pour lui donner plus de temps. Nous alternions entre provocation et refus de combat pour garder son attention. Après quelques minutes de stress intense, nous étions obligés de sortir du métro, la situation devenait trop explosive. A peine sorti, l’homme nous menaça, jura qu’il nous retrouverait et partit dans une direction pour retrouver la jeune femme. Nous étions terrorisés, stressés et chamboulés. Nous ne savions pas quoi faire, nous ne voulions pas les suivre mais nous ne souhaitions pas la laisser seule avec un fou enragé à sa poursuite. Nous avons donc décidés d’appeler les forces de l’ordre. Après un bref résumé des faits, la policière nous félicita et envoya une patrouille dans la zone. C’est rongés par le stress, la colère et la peur, que nous sommes rentrés dormir chez moi.
Je ne raconte que très rarement cette histoire car je suis extrêmement gêné d’en parler. Primo ce n’est pas mon histoire, ce n’est pas une histoire drôle, et je ne pense pas que la femme en question en garde un bon souvenir et qu’elle voudrait que des gens en parlent. Secondo, je trouve cela gênant car sur le coup, on a agi par instinct, on ne pouvait pas la laisser se faire harceler, on devait agir et on l’a fait sans penser aux conséquences. Raconter cette histoire gâche tout, car cela nous met en valeur alors que ça ne devrait pas. On a juste fait ce qui nous semblait juste. Même si je suis fier de ce qu’on a fait ce jour là, ce ne sont pas les autres qui doivent me féliciter, je ne l’ai pas fait pour eux. »
Willy, 19 ans.

Si certains témoignages ne relatent qu’une expérience de harcèlement de rue, la majorité des victimes subissent plusieurs expériences et ma dizaine de témoins n’y a pas échappé. Parfois ces souvenirs restent plus gênants que douloureux, malheureusement ce n’est pas le cas pour toutes. La répétition de ces actes les rend méfiantes, constamment sur leurs gardes et parasite leurs vies.
« J’en ai eu pas mal. Souvent ça se passe très bien et je n’en garde pas un mauvais souvenir. Les garçons (une seule fille m’a abordée) sont plutôt polis et agréables quand je décline leur offre. Le pire et le plus bizarre c’est quand des hommes d’âges mûrs m’accostent. Je suis alors très mal à l’aise parce que j’ai l’âge de leur fille, et contrairement aux jeunes, ils me regardent de façon perverse, lubrique. Parfois ils me suivent aussi.
Une fois un type m’a suivie pendant plus d’une heure. Il a attendu sans rien manger à la terrasse du restaurant où j’étais, puis quand j’ai coupé par le parking pour voir si il me suivait, il l’a fait aussi. Après m’avoir dépassée, il n’arrêtait pas de se retourner sur moi. Quand je suis rentrée dans un magasin en panique, il est revenu sur ses pas et a fait la même chose. Il n’est parti que quand j’ai demandé de l’aide aux vendeurs.
Ce n’est pas agréable du tout quand c’est des hommes âgés, parce qu’ils ont aucune limite. Je sais que je ne devrais pas complexer, car ce n’est pas de ma faute si on me regarde ou qu’on me suit/m’accoste. Mais à chaque fois que ça m’arrive, je me dis « tu n’aurais pas dû t’habiller comme ça… » alors que je suis habillée de façon vraiment normale.
C’est horrible parce qu’à la fin tu deviens parano, t’as l’impression que beaucoup d’hommes te suivent alors que ce n’est pas forcément le cas ! Tu culpabilises beaucoup alors qu’il y a aucune raison. Parfois, je suis tellement mal que je rate mes arrêts de métro exprès ou que je change carrément de ligne. Je peux faire plusieurs allers retours comme ça juste pour la tranquillité d’esprit. »
Jeanne, 17 ans.
« Le harcèlement de rue m’a touchée plus d’une fois mais, heureusement pour moi, il n’a jamais été traumatisant. Mais j’en garde toujours un souvenir gênant, surtout pour les expériences que j’ai eues plus jeune.
Maintenant je sais mieux gérer les hommes qui m’accostent, même si ce n’est jamais agréable. Je me demande toujours ce qu’ils attendent, qu’on leur donne notre numéro ou qu’on parte en rendez-vous avec un inconnu ?
C’est très handicapant dans la vie de tous les jours. Dès qu’il commence à faire sombre et que je croise un homme, je suis sur mes gardes, et ça par expérience. Il m’est arrivé plusieurs fois qu’en sortant du métro je me fasse accoster et certaines fois suivre !
Je me souviens un jour, un jeune homme était venu me voir pour me dire qu’on avait été dans la même soirée et qu’il me trouvait très charmante. Or, je sais avec qui je fais mes soirées et je ne l’avais jamais vu. Je fus plutôt énervée du mensonge.
Plus récemment j’attendais une amie en ville et un homme s’est approché de moi. Il était très proche, beaucoup trop proche. Quand il me parlait, il me touchait le bras en même temps. Il me disait que j’étais très belle. Il n’était pas méchant, il me disait même qu’il était gêné. Mais c’est lui qui me gênait ! Il ne voulait plus me lâcher. Il voulait que j’écoute sa musique. Bref, il forçait. Il devait avoir quarante ans. Heureusement mon amie est arrivée et je suis partie directement sans explication.
Je n’ai jamais été en danger. Mais de savoir qu’en portant une jupe, même à huit heures du matin, me fait prendre le risque de me faire klaxonner, cela me gêne. J’aimerais pouvoir sortir de chez moi sans être embêtée. »
Maëlle, 18 ans.
« Personnellement, j’ai bien sûr des appréhensions dues à cela [le harcèlement de rue] mais cela ne m’empêche pas d’aller là où je le souhaite. Je ne suis pas prise de panique dès que la nuit commence à tomber ou que les rues se désemplissent.
Comme beaucoup de femmes, j’ai déjà expérimenté de nombreuses interpellations, des gestes déplacés, ou encore des mots désagréables lancés au coin d’une rue, et cela dès le début de l’adolescence. »
Garance, 18 ans.
« J’ai grandi et cela m’arrive toujours, surtout quand je suis accompagnée de mes amies. Ils se permettent maintenant de nous demander notre prénom, notre âge…Je trouve cela très désagréable surtout quand ils insistent, alors que je ne n’ai tout simplement pas envie de leur parler. »
Claire, 18 ans.
« Je me suis mise à me méfier de n’importe quel mec. Un jour, en rentrant à 22h en métro, j’étais assise et un homme me lançait un regard insistant. Je me suis sentie mal à l’aise et je l’ai ignoré. Il a insisté, m’a tapé sur l’épaule… Je l’ignorais toujours. Puis il a enlevé sa casquette, et j’ai réalisé que c’était mon frère. C’est devenu une anecdote drôle dans ma famille, mais je pense que d’une certaine manière c’est triste. Cela montre à quel point je suis devenue méfiante envers les gens dans la rue, alors que certains n’ont pas de mauvaises intentions. Puis j’avais tellement peur de regarder le mec que je n’ai même pas réalisé que c’était mon frère. »
Roxane, 19 ans.
Les témoignages que vous avez lus ne concernent que des femmes. Malheureusement, ce n’est pas dû seulement à mon faible échantillon de personnes interrogées. Le harcèlement de rue concerne près de 82% des Françaises de moins de dix-sept ans, et 65% de moins de quinze ans. Les victimes sont souvent des femmes, agressées de manière sexiste.
Néanmoins, n’oublions pas également les agressions homophobes, qui peuvent alors concerner toute la communauté LGBT+. Ce cas de figure n’est pas représenté parmi les témoignages, c’est pour ça que je choisis de le mettre de côté dans cet article.
Le harcèlement de rue, qui peut-être difficile à définir – la drague, les compliments sont-ils d’office une forme d’agression? – est également difficile à punir.
Malgré des avancées dans ce domaine, avec notamment la mise en place d’une loi permettant de porter plainte pour « outrage sexiste » depuis août 2018, il reste complexe à prouver et donc à punir.
Comment prouver le harcèlement, obtenir des preuves si il n’y eu aucun contact physique ? Il faudrait surprendre l’acte sur le fait, ce qui est encore plus improbable. Cela nécessiterait de mobiliser énormément de policiers et policières, et donc de budget que l’Etat ne peut – ou ne veut ? – pas délivrer.
En août 2019, un premier bilan a été fait : 713 amendes pour la première année. Pour les associations, c’est bien trop insuffisant, face aux milliers d’agressions que subissent les femmes tous les ans.
Alors, comment lutter face à ce fléau ? Casser les clichés, chez les hommes, l’écrasante majorité des agresseurs, mais aussi chez les femmes. Vous aurez remarqué que beaucoup m’ont parlé de leur tenue, en me précisant que cette dernière ne justifiait en rien les agressions, ce qui est bien entendu vrai. Néanmoins, elles m’ont quand même précisé ce qu’elles portaient !
L’éducation doit bien entendu concerner les futurs agresseurs, les adultes et adolescents de demain. L’école devrait être un lieu où les clichés sexistes, homophobes, racistes seraient brisés, dès l’enfance. L’Etat doit s’impliquer réellement, donner des budgets importants aux associations, aux logements pour accueillir les femmes battues…Et enterrer le sexisme, pour de bon.
Zoé Lovergne
