
Marine est étudiante. Aujourd’hui âgée de 22 ans, elle revient sur ses années de harcèlement scolaire.
Quand ton harcèlement a-t-il commencé ?
J’étais très jeune. J’avais neuf ans quand ça a commencé, et ça a duré pendant 2 ans.
Ça a démarré quand une nouvelle personne est arrivée dans mon groupe d’amies. Une fille plutôt charismatique, avec une forte personnalité. Un peu comme moi en fait. J’ai toujours été très ouverte, très sociable… j’avais besoin d’avoir des amis. Et j’étais très intégrée jusqu’à mes 9 ans. Mais donc cette personne est arrivée : une fille que je qualifierais maintenant d’assez malsaine, assez jalouse je pense. Et elle a décidé que j’étais le bouc-émissaire de ce groupe.
Ça s’est manifesté sous quelle forme ?
On ne m’a pas frappée ; je connais des gens pour qui c’est allé jusqu’au point où on les humilie en les frappant. Moi c’était plus par les mots : je pouvais dire n’importe quoi à une copine, ça devenait un scandale, ça montait en mayonnaise. Et je pense que le moment où ça a atteint son paroxysme, je ne pouvais plus rien dire sans que tout, absolument tout, soit déformé. Tout était fait pour montrer que j’étais une mauvaise personne, une idiote.
Les autres filles du groupe avaient beau être mes amies depuis longtemps, avec l’effet de groupe, elles m’ont aussi pointée du doigt, insultée et mise de côté. Les enfants ne se rendent pas compte que leur attitude de rejet peut provoquer des dégâts chez l’enfant en face d’eux.
Ça se terminait en règlement de compte, avec tout un groupe en cercle autour de moi, comme dans une arène. Les noms d’oiseaux volaient. C’était l’humiliation par les mots. Des insultes, des menaces… J’avais peur de me retrouver toute seule. Je ne me rendais pas compte que le mieux pour ma santé mentale c’est de s ‘éloigner de ces personnes-là et de trouver de nouveaux amis. J’étais tellement sous leur emprise !
L’épisode qui m’a le plus choquée, c’est quand j’ai retrouvé mes affaires à la poubelle, au milieu des détritus. Je venais de recevoir un nouveau manteau, que ma mère m’avait offert à Noël en cadeau. J’en étais super fière ! Et je me souviens, la première fois que j’arrive à l’école avec ce nouveau manteau, on me dit que ma harceleuse voulait aussi ce manteau. Tout de suite, les autres me disent que je suis foutue. Que je savais très bien qu’elle le voulait, que je mentais. Nouvelle séance d’humiliations.
Et un jour, je sors de classe pour chercher mes affaires – qui restent toujours devant la salle – et je ne les retrouve pas. Il n’y a plus rien. Et je sais intimement que c’est elles, qu’elles les ont cachées quelque part. C’est là que je retrouve toutes mes affaires, dont mon manteau, à la poubelle. J’ai tout ramassé, j’ai nettoyé un peu, j’ai mis le manteau sur le dos et j’ai fait comme si de rien n’était, pour que mes parents ne sachent pas. Mais dans ma tête d’enfant, si elles mettaient mes affaires dans la poubelle, c’est que pour elles j’étais moi-même un détritus.
Est-ce que tu en parlé à tes parents ?
Non, comme tous les enfants, je restais silencieuse. J’avais peur que tout soit répété, que ça s’intensifie, que ça s’empire, donc on préfère souffrir en silence. Ce qui maintenant, aux yeux de l’adulte que je suis, est une grosse erreur. On est enfermé dans ce vase clos, dans ce monde qu’est l’école et qui est comme une mini-société, en fait. Avec le recul, c’est assez impressionnant de voir que tous les trucs un peu pervers qui se passent dans la vie, on les retrouve dans la cour de récréation. Les enfants sont aussi des petits adultes.
A un moment donné, ma mère s’en est rendue compte et m’a forcée à parler, mais je ne me souviens pas que ça ait vraiment changé quoi que ce soit. Je marchais sur des œufs en permanence. Et même quand mes parents s’en sont aperçus, j’étais tellement sous emprise que je n’arrivais pas à me rendre compte que je devais fuir ce groupe.
Du côté des professeurs, personne ne t’a aidée ?
Je ne sais pas si les professeurs auraient pu m’aider ou pas. J’aurais peut-être dû plus parler. Mais peut-être que certains professeurs avaient des idées de ce qu’il se passait et ont préféré fermer les yeux, je ne sais pas. Et c’est aussi un gros problème. Les professeurs et les surveillants sont les premiers témoins du harcèlement à l’école, et ils n’ont bien souvent pas la finesse de comprendre qu’une simple moquerie d’enfant peut provoquer une grosse souffrance. Peut-être qu’ils ne font pas assez attention aux petits signaux qui peuvent déclencher le harcèlement.
Le gros problème du harcèlement, c’est le manque de dialogue : ceux qui se font harceler pensent qu’ils ne peuvent pas s’en sortir et ils restent dans le silence. Et c’est ce contre quoi les associations essaient de lutter. C’est un gros problème de société, et on n’en parle pas assez.
Comment est-ce que ça s’est arrêté ?
En CM2, quand mon père a su qu’il y avait un problème, il m’a fait passer un concours pour rentrer dans un collège à section internationale espagnole. Moi, je n’avais qu’une idée en tête, c’était d’aller dans le collège huppé où je savais qu’elles iraient. Je n’arrivais pas à me détacher d’elles. Mais j’ai réussi le concours, et c’est en m’éloignant de mes harceleuses que j’ai pu me rendre compte de tout le mal qu’elles m’avaient fait. J’ai coupé les ponts. Et j’ai réussi à m’épanouir au collège.
Comment est-ce que ça t’a affectée, sur le long terme ?
Le fait de m’être fait harceler aussi jeune m’a fait grandir en fait, ça a forgé ma personnalité. Je pense que je suis comme je suis aujourd’hui parce que j’ai été harcelée enfant. J’étais très fragile, très sensible, et je le suis encore, mais je ne me fais plus marcher sur les pieds. Si je sens que quelqu’un me manque de respect, je remets tout de suite les pendules à l’heure, je m’exprime, ce que j’étais incapable de faire à 10 ans.
C’est comme ça que je m’en suis remise : en tirant des leçons de tout ça. En essayant de m’éloigner le plus possible des gens comme ça. En tout cas, quand je repense à ça maintenant, je me dis que ce n’était vraiment pas une vie. J’avais la boule au ventre tout le temps avant d’aller à l’école, alors qu’au final c’est censé faire partie des meilleures années de ta vie, l’enfance.
Après, j’ai été chanceuse, en quelque sorte, d’avoir été harcelée si jeune. Je n’avais pas les réseaux sociaux. Ma maison, mon foyer, c’était mon rempart contre cette violence. Alors que maintenant, les réseaux sociaux sont omniprésents dans la vie des enfants ; le harcèlement ne s’arrête pas aux portes de l’école. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si mon harcèlement avait continué en ligne. Ça doit vraiment être une horreur.
Est-ce que ça t’est arrivé de les revoir ?
Entre le collège et le lycée, j’ai changé d’établissement. Et en seconde, alors que je ne connaissais personne, je me suis retrouvée dans la même classe que mes deux principales harceleuses. Quand je les ai vues, j’ai été tétanisée. J’avais beaucoup de haine aussi. Parce que c’est tellement violent, qu’on a beau grandir et passer à autre chose, il y a toujours un ressenti qui reste, qui est plus fort que soi.
J’ai passé mon année à les ignorer. Et c’était ma meilleure arme. Pour moi, elles n’étaient personne, elles n’avaient aucun intérêt et je n’ai jamais voulu leur parler parce que je savais qu’elles avaient continué cette grande tradition des bouc-émissaires avec d’autres filles.
Est-ce que, encore aujourd’hui, tu en veux à ces filles ?
Oui, j’en veux encore à mes harceleuses. C’est difficile encore pour moi de parler de ça. Elles ont détruit l’enfant qui était en moi. A 9 ou 10 ans, je n’étais déjà plus l’enfant que j’étais. Elles m’ont forcée à grandir, à voir la méchanceté humaine. Elles ont tué ma naïveté.
Propos recueillis par Gaëlle Sheehan.
