Tour du monde du labo médias – Alice, au Québec : « Je suis confinée depuis neuf mois »

Interview d’Alice Roy, jeune Québécoise (Canada), par Marine Evain

Afin de continuer ce tour du monde des témoignages, j’ai interviewé Alice, jeune québécoise de 18 ans, pour parler un peu de son expérience de la crise sanitaire actuelle au Canada.

Pour commencer, pourrais-tu te présenter un peu ?

Je m’appelle Alice Roy, j’ai 18 ans et j’habite au Canada, à Montréal – dans la région de Québec plus précisément. Actuellement, je suis au CEGEP [collège d’enseignement général et professionnel, NDLR] en sciences humaines et je suis confinée depuis 9 mois.

Alors Alice, comment ça se passe au Canada en ce moment au niveau de la pandémie ? Et au Québec plus précisément ?

Étant donné que le Québec est en zone rouge, le gouvernement provincial a décidé d’instaurer un confinement, même s’il reste plutôt allégé par rapport au premier. En gros, le confinement nous empêche surtout de nous rassembler, que ce soit dans la sphère publique ou dans la sphère privée. Mis à part les gens seuls qui ont le droit à la visite d’une personne de temps en temps, on n’a pas trop le droit de se voir. Si on sort sans motif vraiment valable, on a le droit à une amende d’à peu près 1500$ canadiens, même si j’ai remarqué que les autorités étaient beaucoup moins regardantes et en donnaient moins qu’au premier confinement. D’ailleurs, c’est drôle que tu poses cette question car récemment, le gouvernement provincial du Québec nous avait laissé entendre qu’on aurait le droit à une ouverture pour passer les fêtes de Noël en famille. Hier, ils ont finalement annoncé que ce n’était pas possible et qu’on allait devoir s’abstenir de fêtes en famille cette année.

Pour revenir un peu au commencement de la crise, à partir de quand le Canada a été touché par l’épidémie ?

La crise a vraiment pris de l’ampleur au Canada à partir de la deuxième semaine de mars et on va dire que j’ai pris conscience de la gravité de la situation seulement trois jours avant que les écoles ferment. Dès que le confinement a été annoncé, nous avons décidé avec des amis d’aller quelques jours dans un chalet avant de ne plus se voir pendant longtemps.

Quelle a été la réaction du gouvernement ? A-t-il réagi plutôt vite ? Quelles ont été les mesures prises ?

Ça a été quand même long avant qu’ils décident de tout fermer. Par exemple, les écoles ont été fermées avant les commerces. Pour ce qui est des grands rassemblements, leur interdiction remontait déjà à quelques semaines.

« La pandémie nous est un peu tombée dessus d’un seul coup alors même qu’on pensait qu’elle épargnait les États-Unis et le Canada. »

As-tu remarqué un changement dans le discours politique entre le moment où le virus n’était pas encore trop virulent et le moment où il l’a été ?

Oui, vraiment. Si je prends l’exemple des masques, au début, le gouvernement nous conseillait de porter le masque sans réellement nous obliger à le faire. Aujourd’hui, il est obligatoire quasiment partout et les politiques nous mettent pas mal de pression avec ça en placardant des affiches dans les rues et dans les magasins. D’autres alternatives comme l’utilisation du plexiglas commencent un peu à apparaître mais, pendant un temps, le masque était l’unique solution. Plus généralement, il y a eu un gros changement de mentalité sur la crise de la part du gouvernement. Je crois que c’est parce que la pandémie nous est un peu tombée dessus d’un seul coup alors même qu’on pensait qu’elle épargnait les États-Unis et le Canada.

Pour revenir un peu sur le confinement en lui-même, comment le vis-tu ? Qu’est-ce qui change concrètement pour toi ?

J’ai passé les deux premières semaines du premier confinement avec ma meilleure amie dans la maison de mes grands-parents avec qui je vis normalement, mais qui, pour l’occasion, ont décidé de faire leur confinement ailleurs. Ensuite, j’ai passé le reste du confinement seule, ce qui m’a d’ailleurs permis de me rendre compte de la difficulté de ce que c’était de vivre seule. J’ai beaucoup pensé aux gens pour qui la solitude était devenu quelque chose de normal et de quotidien. C’était un moment très difficile car le confinement était vraiment drastique. Pour ce deuxième confinement, je pense qu’on le vit mieux en général parce qu’on est comme « habitués » maintenant. Les gens ont beaucoup moins peur des conséquences et ont tendance à voir plus de gens. Personnellement, je sors un peu malgré le confinement car ma santé mentale n’est pas au top sinon, ce qui ne m’empêche pas de faire très attention et de voir toujours le même petit groupe d’amis.

Au delà de ça, beaucoup de choses ont changé pour moi avec la crise. Moi qui avais par exemple l’habitude de bouger toutes les fins de semaine, j’ai eu le sentiment qu’on me privait de ma liberté.

Étais-tu inquiète de la situation ? Est-ce que tu ressentais de la peur ?

J’étais assez inquiète au début de la crise, d’autant plus qu’on pouvait bien observer la situation difficile au Canada et qu’on voyait que c’était encore plus problématique dans d’autres pays du monde. En plus de ça, la Covid peut toucher n’importe qui. J’avais l’impression que ces statistiques que je voyais aux informations pouvaient très bien tomber sur moi ou sur un membre de ma famille.

Pour les cours, comment ça se passe ?

Au début de la pandémie, on n’a pas eu de cours pendant presque un mois et ce quelque soit le niveau scolaire. Tout s’était arrêté très brutalement et les professeurs n’avaient pas eu le temps d’anticiper. Ensuite, on a commencé à recevoir des devoirs à faire sur les différentes plateformes, au moins de quoi poursuivre l’enseignement même en temps de confinement. C’est seulement vers la fin du confinement, début mai, que les cours ont été adaptés via Zoom. Pour les examens ministériels, ils ont été maintenus mais ne comptaient pas dans nos dossiers et n’ont pas eu de conséquences sur les élèves. Normalement, ces examens ne devraient pas compter pour cette année non plus mais certains parlent de les remettre à plus tard.

« C’est comme si tout le monde se mettait à avoir peur de tout le monde. »

Comment occupais-tu tes journées sinon ? As-tu réussi à t’adapter à ce nouveau mode de vie ?

Au tout début, je passais énormément de temps sur les écrans, ce qui n’était pas super en soit. Autrement, j’écrivais beaucoup car j’adore ça. Après quelques temps, j’ai fini par m’occuper autrement, notamment en travaillant sur mon stage et en essayant aussi d’être là pour les personnes pour qui c’était le plus difficile.

Aujourd’hui, as-tu remarqué des changements dans l’attitude des gens ?

J’ai remarqué pas mal de changements en effet. Par exemple, la région du Québec est souvent reconnue comme la région la plus chaleureuse du Canada et à cause de la pandémie, les Québécois ne sont plus aussi avenants. De la même façon, j’ai voyagé cet été en Gaspésie (une région du Canada) où j’ai fait le même constat : les habitants de cette région sont souvent décrits comme très chaleureux sauf que, dans ces conditions, l’ambiance était vraiment bizarre, que ce soit pour faire du stop ou quand je rentrais dans un commerce. C’est comme si tout le monde se mettait à avoir peur de tout le monde.

As-tu remarqué un impact sur le tourisme au Canada ?

Clairement, le tourisme international a été très impacté par la crise sanitaire. D’habitude, je vois beaucoup de touristes asiatiques l’été et cette année, personne, ce qui a d’ailleurs beaucoup touché les commerçants vivant du tourisme. A côté de ça, les Canadiens ont eu tendance à rester au Canada et à visiter le pays ce qui a permis de maintenir un tant soit peu le tourisme intérieur.

Actuellement, un confinement généralisé est-il prévu au Canada ou cela restera-t-il seulement localisé ?

Aujourd’hui, une bonne partie du Québec est en zone rouge ce qui veut dire que le virus circule encore beaucoup dans la région. Pour ce qui concerne le reste du Canada, je crois que les gens sont assez libres de circuler. J’ai par exemple des amis dans l’Ouest qui peuvent voyager, etc.

Il semble que le Québec soit une région un peu isolée non ?

Il faut dire qu’il n’y a pas vraiment de communications entre les provinces au Canada. Tout le monde est assez indépendant et les décisions des gouvernements provinciaux prévalent un peu sur celles du gouvernement général. C’est encore plus vrai au Québec quand on sait que nous sommes un peu « hachés » du reste du pays.

« Le secteur culturel ne reçoit pas vraiment d’aides du gouvernement »

Sais-tu un peu comment ça se passe pour le monde de la culture ? A-t-il réussi à s’adapter à la crise sanitaire ? Quelles sont les mesures sanitaires qui lui sont appliquées ?

La principale mesure en ce moment c’est de tout faire en ligne, c’est-à-dire que les cinémas, les théâtres ou les musées sont fermés. Seules des petites compagnies ont encore le droit à quelques représentations. Néanmoins, certains lieux culturels tentent de s’adapter : par exemple, le cinéma Beaubien permet encore aux gens de louer des films et de les visionner en ligne. Pareil pour des festivals de plein air qui ont décidé de passer par internet. Certains théâtres organisent également des représentations sans public et qui sont retransmises en live via Zoom. Malgré ses efforts, le secteur culturel ne reçoit pas vraiment d’aides du gouvernement qui ne prend aucune mesure pour soutenir la culture. Ce qui lui importe pour le moment c’est surtout l’économie.

Les Canadiens sont-ils plutôt du genre à revenir dans les lieux culturels ou à être plus prudents et à rester chez eux ?

Cet été, j’ai remarqué que les Québécois retournaient un peu dans les lieux culturels, notamment pour aller voir des spectacles. Parmi eux, il y avait beaucoup de jeunes voulant profiter après plusieurs mois de confinement et ainsi ne pas gâcher leur été. Au contraire, mon entourage familial préférait rester à distance des lieux culturels par peur de tomber malade.

Aurais-tu des conseils culturels, des choses à recommander qui t’ont permis de surmonter cette crise ?

Récemment, j’ai pu écouter la série The Queen’s Gambit sur Netflix que j’ai adorée. Autrement, pendant le confinement, j’écoutais souvent des séries assez légères et pas « prise de tête » comme Jane The Virgin ou How I Met Your Mother et que je mettais quand je faisais autre chose à côté. J’ai aussi lu pas mal de romans québécois d’une autrice qui s’appelle Marie-Christine Chartier, avec notamment L’allégorie des truites arc-en-ciel, Le sommeil des loutres ou Tout comme les tortues. J’aime beaucoup ses livres car ils sont légers et font énormément de comparaisons avec la vie courante. Aussi, le confinement a été l’occasion de refaire des choses que je faisais il y a longtemps comme faire de la musique, de la photo ou simplement écouter des albums que j’écoutais il y a pas mal de temps.

« L’avenir de la jeunesse va être très impacté par la crise de la Covid »

Pour toi, la fin de la pandémie c’est pour bientôt ?

Je ne sais pas trop…On a tellement de faux espoirs avec les vaccins que je ne pense pas. Et même si un vaccin est mis en place, une bonne partie des gens seront persuadés des dangers du vaccin et ne voudront pas le faire. En ce qui me concerne, je pense que je me ferai vacciner le plus vite possible, pas spécialement pour me protéger moi mais pour protéger ma famille et essayer de retrouver un semblant de vie normale. Aujourd’hui, les sceptiques du vaccin, ce sont surtout les personnes âgées qui ne veulent pas accepter l’existence de cette crise, ce que je peux comprendre d’un côté…

Tu n’y as pas toujours cru toi-même ?

Au tout début, et avant que la pandémie prenne une ampleur aussi impressionnante, on pensait avec ma meilleure amie qu’il s’agissait d’un complot du gouvernement…En effet, à cette époque, le gouvernement canadien avait pour projet de construire un réseau de conduits de gaz sur les terrains de communautés autochtones. Évidemment, beaucoup de citoyens ont eu le sentiment que cette histoire de Covid n’était qu’un prétexte pour détourner l’attention et pouvoir construire en douce. Heureusement, j’ai rapidement pris conscience que la crise était bien réelle.

En France, le Président Emmanuel Macron a dit pendant un discours « c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ». Es-tu d’accord avec lui ? Est-ce dur d’être un jeune en 2020 ?

Je suis complètement d’accord avec lui. Et d’ailleurs, le problème c’est que les autres générations ne comprennent pas ça. Souvent, ils nous disent que ce n’est pas très grave, qu’on a juste à attendre que la crise passe, alors que de nombreux jeunes souffrent de cette situation. On ne peut même pas accomplir que ce nos parents ont pu accomplir, et même nos avenirs professionnels et sociaux sont mis en danger. Dernièrement, j’ai lu un article sur le fait que toute notre vie, la génération au-dessus de nous nous répétait qu’il fallait dédier notre temps aux études pour réussir plus tard. Aujourd’hui, on nous demande d’aller travailler ailleurs pour aider. A mon avis, l’avenir de la jeunesse va être très impacté par la crise de la Covid voire même nos futurs enfants. On va avoir tellement peur de revivre une telle crise qu’on va agir différemment et que nos comportements vont changer.

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