Tour du monde du labo médias – Alice, au Québec : « Je suis confinée depuis neuf mois »

Interview d’Alice Roy, jeune Québécoise (Canada), par Marine Evain

Afin de continuer ce tour du monde des témoignages, j’ai interviewé Alice, jeune québécoise de 18 ans, pour parler un peu de son expérience de la crise sanitaire actuelle au Canada.

Pour commencer, pourrais-tu te présenter un peu ?

Je m’appelle Alice Roy, j’ai 18 ans et j’habite au Canada, à Montréal – dans la région de Québec plus précisément. Actuellement, je suis au CEGEP [collège d’enseignement général et professionnel, NDLR] en sciences humaines et je suis confinée depuis 9 mois.

Alors Alice, comment ça se passe au Canada en ce moment au niveau de la pandémie ? Et au Québec plus précisément ?

Étant donné que le Québec est en zone rouge, le gouvernement provincial a décidé d’instaurer un confinement, même s’il reste plutôt allégé par rapport au premier. En gros, le confinement nous empêche surtout de nous rassembler, que ce soit dans la sphère publique ou dans la sphère privée. Mis à part les gens seuls qui ont le droit à la visite d’une personne de temps en temps, on n’a pas trop le droit de se voir. Si on sort sans motif vraiment valable, on a le droit à une amende d’à peu près 1500$ canadiens, même si j’ai remarqué que les autorités étaient beaucoup moins regardantes et en donnaient moins qu’au premier confinement. D’ailleurs, c’est drôle que tu poses cette question car récemment, le gouvernement provincial du Québec nous avait laissé entendre qu’on aurait le droit à une ouverture pour passer les fêtes de Noël en famille. Hier, ils ont finalement annoncé que ce n’était pas possible et qu’on allait devoir s’abstenir de fêtes en famille cette année.

Pour revenir un peu au commencement de la crise, à partir de quand le Canada a été touché par l’épidémie ?

La crise a vraiment pris de l’ampleur au Canada à partir de la deuxième semaine de mars et on va dire que j’ai pris conscience de la gravité de la situation seulement trois jours avant que les écoles ferment. Dès que le confinement a été annoncé, nous avons décidé avec des amis d’aller quelques jours dans un chalet avant de ne plus se voir pendant longtemps.

Quelle a été la réaction du gouvernement ? A-t-il réagi plutôt vite ? Quelles ont été les mesures prises ?

Ça a été quand même long avant qu’ils décident de tout fermer. Par exemple, les écoles ont été fermées avant les commerces. Pour ce qui est des grands rassemblements, leur interdiction remontait déjà à quelques semaines.

« La pandémie nous est un peu tombée dessus d’un seul coup alors même qu’on pensait qu’elle épargnait les États-Unis et le Canada. »

As-tu remarqué un changement dans le discours politique entre le moment où le virus n’était pas encore trop virulent et le moment où il l’a été ?

Oui, vraiment. Si je prends l’exemple des masques, au début, le gouvernement nous conseillait de porter le masque sans réellement nous obliger à le faire. Aujourd’hui, il est obligatoire quasiment partout et les politiques nous mettent pas mal de pression avec ça en placardant des affiches dans les rues et dans les magasins. D’autres alternatives comme l’utilisation du plexiglas commencent un peu à apparaître mais, pendant un temps, le masque était l’unique solution. Plus généralement, il y a eu un gros changement de mentalité sur la crise de la part du gouvernement. Je crois que c’est parce que la pandémie nous est un peu tombée dessus d’un seul coup alors même qu’on pensait qu’elle épargnait les États-Unis et le Canada.

Pour revenir un peu sur le confinement en lui-même, comment le vis-tu ? Qu’est-ce qui change concrètement pour toi ?

J’ai passé les deux premières semaines du premier confinement avec ma meilleure amie dans la maison de mes grands-parents avec qui je vis normalement, mais qui, pour l’occasion, ont décidé de faire leur confinement ailleurs. Ensuite, j’ai passé le reste du confinement seule, ce qui m’a d’ailleurs permis de me rendre compte de la difficulté de ce que c’était de vivre seule. J’ai beaucoup pensé aux gens pour qui la solitude était devenu quelque chose de normal et de quotidien. C’était un moment très difficile car le confinement était vraiment drastique. Pour ce deuxième confinement, je pense qu’on le vit mieux en général parce qu’on est comme « habitués » maintenant. Les gens ont beaucoup moins peur des conséquences et ont tendance à voir plus de gens. Personnellement, je sors un peu malgré le confinement car ma santé mentale n’est pas au top sinon, ce qui ne m’empêche pas de faire très attention et de voir toujours le même petit groupe d’amis.

Au delà de ça, beaucoup de choses ont changé pour moi avec la crise. Moi qui avais par exemple l’habitude de bouger toutes les fins de semaine, j’ai eu le sentiment qu’on me privait de ma liberté.

Étais-tu inquiète de la situation ? Est-ce que tu ressentais de la peur ?

J’étais assez inquiète au début de la crise, d’autant plus qu’on pouvait bien observer la situation difficile au Canada et qu’on voyait que c’était encore plus problématique dans d’autres pays du monde. En plus de ça, la Covid peut toucher n’importe qui. J’avais l’impression que ces statistiques que je voyais aux informations pouvaient très bien tomber sur moi ou sur un membre de ma famille.

Pour les cours, comment ça se passe ?

Au début de la pandémie, on n’a pas eu de cours pendant presque un mois et ce quelque soit le niveau scolaire. Tout s’était arrêté très brutalement et les professeurs n’avaient pas eu le temps d’anticiper. Ensuite, on a commencé à recevoir des devoirs à faire sur les différentes plateformes, au moins de quoi poursuivre l’enseignement même en temps de confinement. C’est seulement vers la fin du confinement, début mai, que les cours ont été adaptés via Zoom. Pour les examens ministériels, ils ont été maintenus mais ne comptaient pas dans nos dossiers et n’ont pas eu de conséquences sur les élèves. Normalement, ces examens ne devraient pas compter pour cette année non plus mais certains parlent de les remettre à plus tard.

« C’est comme si tout le monde se mettait à avoir peur de tout le monde. »

Comment occupais-tu tes journées sinon ? As-tu réussi à t’adapter à ce nouveau mode de vie ?

Au tout début, je passais énormément de temps sur les écrans, ce qui n’était pas super en soit. Autrement, j’écrivais beaucoup car j’adore ça. Après quelques temps, j’ai fini par m’occuper autrement, notamment en travaillant sur mon stage et en essayant aussi d’être là pour les personnes pour qui c’était le plus difficile.

Aujourd’hui, as-tu remarqué des changements dans l’attitude des gens ?

J’ai remarqué pas mal de changements en effet. Par exemple, la région du Québec est souvent reconnue comme la région la plus chaleureuse du Canada et à cause de la pandémie, les Québécois ne sont plus aussi avenants. De la même façon, j’ai voyagé cet été en Gaspésie (une région du Canada) où j’ai fait le même constat : les habitants de cette région sont souvent décrits comme très chaleureux sauf que, dans ces conditions, l’ambiance était vraiment bizarre, que ce soit pour faire du stop ou quand je rentrais dans un commerce. C’est comme si tout le monde se mettait à avoir peur de tout le monde.

As-tu remarqué un impact sur le tourisme au Canada ?

Clairement, le tourisme international a été très impacté par la crise sanitaire. D’habitude, je vois beaucoup de touristes asiatiques l’été et cette année, personne, ce qui a d’ailleurs beaucoup touché les commerçants vivant du tourisme. A côté de ça, les Canadiens ont eu tendance à rester au Canada et à visiter le pays ce qui a permis de maintenir un tant soit peu le tourisme intérieur.

Actuellement, un confinement généralisé est-il prévu au Canada ou cela restera-t-il seulement localisé ?

Aujourd’hui, une bonne partie du Québec est en zone rouge ce qui veut dire que le virus circule encore beaucoup dans la région. Pour ce qui concerne le reste du Canada, je crois que les gens sont assez libres de circuler. J’ai par exemple des amis dans l’Ouest qui peuvent voyager, etc.

Il semble que le Québec soit une région un peu isolée non ?

Il faut dire qu’il n’y a pas vraiment de communications entre les provinces au Canada. Tout le monde est assez indépendant et les décisions des gouvernements provinciaux prévalent un peu sur celles du gouvernement général. C’est encore plus vrai au Québec quand on sait que nous sommes un peu « hachés » du reste du pays.

« Le secteur culturel ne reçoit pas vraiment d’aides du gouvernement »

Sais-tu un peu comment ça se passe pour le monde de la culture ? A-t-il réussi à s’adapter à la crise sanitaire ? Quelles sont les mesures sanitaires qui lui sont appliquées ?

La principale mesure en ce moment c’est de tout faire en ligne, c’est-à-dire que les cinémas, les théâtres ou les musées sont fermés. Seules des petites compagnies ont encore le droit à quelques représentations. Néanmoins, certains lieux culturels tentent de s’adapter : par exemple, le cinéma Beaubien permet encore aux gens de louer des films et de les visionner en ligne. Pareil pour des festivals de plein air qui ont décidé de passer par internet. Certains théâtres organisent également des représentations sans public et qui sont retransmises en live via Zoom. Malgré ses efforts, le secteur culturel ne reçoit pas vraiment d’aides du gouvernement qui ne prend aucune mesure pour soutenir la culture. Ce qui lui importe pour le moment c’est surtout l’économie.

Les Canadiens sont-ils plutôt du genre à revenir dans les lieux culturels ou à être plus prudents et à rester chez eux ?

Cet été, j’ai remarqué que les Québécois retournaient un peu dans les lieux culturels, notamment pour aller voir des spectacles. Parmi eux, il y avait beaucoup de jeunes voulant profiter après plusieurs mois de confinement et ainsi ne pas gâcher leur été. Au contraire, mon entourage familial préférait rester à distance des lieux culturels par peur de tomber malade.

Aurais-tu des conseils culturels, des choses à recommander qui t’ont permis de surmonter cette crise ?

Récemment, j’ai pu écouter la série The Queen’s Gambit sur Netflix que j’ai adorée. Autrement, pendant le confinement, j’écoutais souvent des séries assez légères et pas « prise de tête » comme Jane The Virgin ou How I Met Your Mother et que je mettais quand je faisais autre chose à côté. J’ai aussi lu pas mal de romans québécois d’une autrice qui s’appelle Marie-Christine Chartier, avec notamment L’allégorie des truites arc-en-ciel, Le sommeil des loutres ou Tout comme les tortues. J’aime beaucoup ses livres car ils sont légers et font énormément de comparaisons avec la vie courante. Aussi, le confinement a été l’occasion de refaire des choses que je faisais il y a longtemps comme faire de la musique, de la photo ou simplement écouter des albums que j’écoutais il y a pas mal de temps.

« L’avenir de la jeunesse va être très impacté par la crise de la Covid »

Pour toi, la fin de la pandémie c’est pour bientôt ?

Je ne sais pas trop…On a tellement de faux espoirs avec les vaccins que je ne pense pas. Et même si un vaccin est mis en place, une bonne partie des gens seront persuadés des dangers du vaccin et ne voudront pas le faire. En ce qui me concerne, je pense que je me ferai vacciner le plus vite possible, pas spécialement pour me protéger moi mais pour protéger ma famille et essayer de retrouver un semblant de vie normale. Aujourd’hui, les sceptiques du vaccin, ce sont surtout les personnes âgées qui ne veulent pas accepter l’existence de cette crise, ce que je peux comprendre d’un côté…

Tu n’y as pas toujours cru toi-même ?

Au tout début, et avant que la pandémie prenne une ampleur aussi impressionnante, on pensait avec ma meilleure amie qu’il s’agissait d’un complot du gouvernement…En effet, à cette époque, le gouvernement canadien avait pour projet de construire un réseau de conduits de gaz sur les terrains de communautés autochtones. Évidemment, beaucoup de citoyens ont eu le sentiment que cette histoire de Covid n’était qu’un prétexte pour détourner l’attention et pouvoir construire en douce. Heureusement, j’ai rapidement pris conscience que la crise était bien réelle.

En France, le Président Emmanuel Macron a dit pendant un discours « c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ». Es-tu d’accord avec lui ? Est-ce dur d’être un jeune en 2020 ?

Je suis complètement d’accord avec lui. Et d’ailleurs, le problème c’est que les autres générations ne comprennent pas ça. Souvent, ils nous disent que ce n’est pas très grave, qu’on a juste à attendre que la crise passe, alors que de nombreux jeunes souffrent de cette situation. On ne peut même pas accomplir que ce nos parents ont pu accomplir, et même nos avenirs professionnels et sociaux sont mis en danger. Dernièrement, j’ai lu un article sur le fait que toute notre vie, la génération au-dessus de nous nous répétait qu’il fallait dédier notre temps aux études pour réussir plus tard. Aujourd’hui, on nous demande d’aller travailler ailleurs pour aider. A mon avis, l’avenir de la jeunesse va être très impacté par la crise de la Covid voire même nos futurs enfants. On va avoir tellement peur de revivre une telle crise qu’on va agir différemment et que nos comportements vont changer.

Nos vies confinées – journal d’Elora, partie 2

Aujourd’hui, le soleil resplendissait. On est seulement en avril, mais le ciel était bleu, sans nuages et les gens étaient…dehors. 

Oui vous l’avez compris, vous n’avez pas rêvé, les gens sortaient comme si de rien n’était. Je les comprends et pourtant ce sentiment d’injustice m’envahit. S’ils sortent, s’ils relâchent leurs efforts, l’enfermement se prolongera. Nous sommes des « prisonniers » en sursis. En prison, si on se comporte bien, on profitera d’une remise de peine. Si on contraire, on enfreint toutes les lois, certes on se sentira libres un bref moment mais notre peine ne s’écourtera pas. Le problème c’est que cette peine ne fait que s’allonger, que l’on respecte ou non les règles. Alors l’aléa moral se produit, nous sommes tous confrontés au risque d’etre malade ou de rester confinés. Alors on sort, on ne risque rien de plus, et il est vrai qu’individuellement, on augmente notre confort. Les médias le disent, plus personne ne parle de fin du confinement. Puisque l’on ne voit pas de fin, il est naturel que les gens craquent, tout comme ils sont sortis boire un dernier verre avant la fermeture des bars. 

Penser à un avenir qui est par nature incertain est difficile, lorsque l’on doute déjà du lendemain, comment réfléchir et construire un avenir lointain ? Je ne peux m’imaginer les personnes dans le besoin, les réfugiés, tous entassés. Ceux qui ne voient plus la lumière du jour, qui ne voient plus le ciel. En parlant de ciel. J’ai toujours cru que le temps jouait sur mon moral, et je le pensais encore jusqu’à ce matin.

On a tous l’impression que le temps à un pouvoir sur notre moral, que le soleil est la cause de notre bonheur, que la pluie accompagne nos pleurs. J’ai donc cherché ce matin et j’ai découvert que cela était faux. J’ai lu plusieurs études et articles psychologiques qui comparaient les ouvrages de plusieurs chercheurs dont David Watson, professeur de psychologie à l’université de l’Iowa et grand spécialiste américain de l’humeur. En réalisant plusieurs tests, il a prouvé que le temps n’aurait pas de corrélation avec notre humeur. Je suis restée perplexe et j’ai continué à chercher. Il s’avère que le temps n’a certes pas d’incidence directe sur notre humeur, mais qu’il a une répercussion sur la fréquence de sorties et de rencontres et donc sur notre sociabilité qui serait à l’origine de notre bonne humeur (un comble en période de confinement). Tout le monde connaît ce coup de blues au milieu du mois de novembre lorsque les nuits raccourcissent et que les nuages noirs envahissent le ciel et au contraire cette joie immense qui nous envahit à l’idée de boire un verre, de veiller auprès du feu avec nos amis à l’arrivée du printemps. Si un orage éclate en été, votre joie ne disparaîtra pas, tout comme décembre ravive votre bonne humeur à la simple pensée de retrouver vos proches (et les cadeaux, je le sais).

La corrélation entre notre humeur et le temps n’est en fait qu’une croyance imprimée dans nos esprits depuis petits. Lorsque l’on pleure et qu’il pleut, on le remarquera, alors que si on pleure et qu’il fait beau, notre esprit oubliera. Notre cerveau fait le rapprochement entre le temps et son humeur avec pour seule base ce stéréotype sociétale ; c’est ce qu’on appelle un biais cognitif.

Bon je ne vais pas vous mentir, même si cette découverte a été intéressante pour moi, je ne vais pas pour autant arrêter d’etre heureuse quand le soleil vient chauffer mes joues en été et puis… puisque la sociabilité extérieure est impossible pour le moment voyons le côté positif, en Skype, même s’il pleut, pas d’excuses pour rater l’apéro Visio !

La vie est ailleurs

Aujourd’hui on est le 6 avril, cela fait maintenant 3 semaines que nous sommes enfermés, sans restaurants, sans magasins, sans activités extérieures, sans école, que les rues sont désertes. Nous vivons un film de science-fiction, sans action. Nos projets ne sont plus de voyager, on ne peut que rêver. A Lille, j’ai eu l’occasion de prendre des photos de la Grand-Place déserte, des rues commerçantes habituellement bondées en plein samedi après-midi, vides. Dehors, on a le sentiment d’être dans une grande ville en plein mois d’août. Vous savez, lorsque tous les enfants sont partis, la vie s’est arrêtée, la vie est ailleurs, sur les plages, dans les lieux les plus touristiques. Aujourd’hui, et depuis deux mois, nous sommes un 15 août. Il m’est arrivé un été avec mes parents d’être un 15 août à Milan. Bien que ce soit une grande ville, tout était vide. Les rideaux fermés, on a fini par passer la journée à l’hôtel et on a mangé un Burger King, seul endroit pour nous restaurer que nous avions trouvé. Cela m’avait traumatisé. Je m’étais demandé ou étaient passés ces gens qui la veille encore remplissaient les rues. Je n’avais pourtant qu’à attendre le lendemain pour retrouver ce bruit de ville, cette foule dans laquelle j’ai grandi. Qui aurait cru que quelques années après, dans ma ville, je revivrai la même chose, jour après jour, une ville fantôme, le Burger King en moins ?

Pourtant, ce matin, c’était le relâchement. Les gens bronzaient, riaient comme… un dimanche normal ! Il est difficile de qualifier un jour de « normal ». Ce mot est si étrange. Parce qu’aujourd’hui notre normalité devient notre chez nous. Imaginez que dans un mois, on aura vécu plus de temps chez nous que dehors en 2020 ! En y pensant je crois que cela ne m’est jamais arrivé, rester chez moi, vivre autant de temps enfermée.

Je me souviens que lorsque j’étais petite, je lisais les biographies de mes auteurs préférés et souvent, ceux que j’admirais le plus avaient fait un séjour en prison. Dans ma tête, cette prison ressemblait à ce que je voyais dans les films, une sorte de cachot, dans une tour en pierre, avec une petite fenêtre en hauteur creusée dans la pierre. L’écrivain était assis, au fond du cachot, songeur, en train d’écrire sur un bout de papier jauni par l’humidité. Parfois, ils regardaient le faisceau de lumière qui leur donnait l’espoir ou le souvenir d’une vie libre. 

Aujourd’hui, j’ai l’image de l’écrivain dans une maison à la campagne, solitaire, qui marche en cultivant son potager, respirant l’air frais. Dans sa maison en pierre toujours, ou en bois, le lierre recouvre progressivement la façade, l’écrivain s’allonge dans l’herbe et regarde le ciel bleu. Au coucher du soleil, il rentre dans le salon et s’allonge sur le tapis pour continuer à écrire sous le crépitement de la cheminée, il ne manque plus que le chien qui s’allonge à ses pieds pour terminer. Je ne sais pas si pour écrire il faut se retrouver dans la solitude, ou si ce sont les films et les romans qui m’ont mis ces images dans la tête, mais finalement c’est un peu ce que je fais.

Chez moi, je me mets seule sur mon balcon, et appuyée sur le rebord, regardant le soleil se coucher au lointain, j’écris. Une fois la nuit tombée, je rentre et me blottis sous mes plaids dans le canapé et je me laisse aller à mes pensées. 

Je n’écris pas de roman parce que je n’ai jamais de fin. Je commence, j’écris et puis j’ai ce blanc. Ce syndrome de la page blanche, ennemi de toute personne qui tente d’écrire. Je pense que j’ai peut-être peur que ma fin soit pas assez bien. J’ai l’impression d’aller dans tous les sens, donc j’essaye d’écrire ma vie et ce qui me passe par la tête. Et ce qui est bien avec ma vie, c’est que pour l’instant elle est sans fin. Ecrire me permet de faire une sorte d’introspection et de me découvrir moi-mêmemême si ce n’est pas tout à fait comme un journal intime puisque vous le lirez.

Qu’est-ce que l’essentiel?

Je voyage, d’une pensée à une autre, je lis, j’écoute et j’écris. Tout à l’heure ma mère m’a parlé du livre La première gorgée de bière de Delerm. Dans ce livre, il reprend les plaisirs simples de la vie, un peu comme la madeleine de Proust. C’est ce que nous devrions faire dans cette période. Quand les gens m’envoient un message en me demandant ce que j’aimerais faire pendant ces vacances qui seront, vous l’avez compris, moins chargées que prévu, et bien j’ai du mal à répondre, je pense que je vais essayer de ne pas penser. Pour la première fois de ma vie peut-être, arrêter de mentaliser l’après, faire tout simplement ce qui me plaît. Je vais tenter le lâcher-prise, puisque lorsqu’on souhaite comme on l’entend souvent « revenir à l’essentiel », cela est un peu flou pour moi puisque l’on peut se demander : qu’est-ce que l’essentiel ? Se retrouver ? Mais comment et par quoi commencer ? On n’a pas appris à ne rien faire sans culpabiliser, à ne pas être productifs comme nous l’entendrons aujourd’hui. Peut-être que je veux être productive dans ce que j’ai décidé ; pour lire, écrire et dessiner par exemple. En faite je pense que revenir à l’essentiel veut dire se concentrer sur ce qui nous rend heureux, fiers. Dans notre société, on nous apprend à être humble, à ne pas montrer notre fierté. Nombre de fois ma mère m’a regardé d’un air jugeur lorsque j’ai poussé un cri de satisfaction en trouvant que le travail que j’avais réalisé me satisfaisait, qu’il était vraiment bien. Paradoxalement, on nous dit souvent : « tu peux être fière de toi ». Cela veut-il dire que nous avons le « droit » d’être fière de nous mais que nous devons garder ce sentiment en nous sous peine d’être pris pour quelqu’un d’orgueilleux ? Cela est pareil avec la question : « ça va ? », nous posons cette question chaque jour sans réellement attendre de réponse, ou bien on attend un simple oui, sans plus. A tel point que nous n’osons plus dire quand non, ça ne va pas. Pourquoi avons-nous honte de dire non ? Avons-nous peur que la personne ne fasse pas attention à nous, d’être une personne qui connaît une période difficile, de plomber l’ambiance. Alors que finalement, tout le monde à des moments difficiles et il suffirait que l’on puisse se confier pour nous délivrer peut-être de ce poids. On se sentirait surement moins seuls. On a souvent l’impression que nous sommes les seuls à avoir ce problème mais c’est pourtant faux. Je suis certaine que dans les 7 milliards d’humains sur terre, une bonne partie a connu ce problème et les blogs sur le net en tous genres nous le confirment, alors pourquoi pas notre entourage ? Et pourtant nous nous jetons sur ces blogs, je suis la première à le faire mais notre entourage, qui nous aime, qui nous connaît, n’est-il pas plus légitime pour nous aider ? Mais nous avons cette honte, internet nous anonymise. Même les psys parfois ne peuvent pas nous aider puisque se livrer est difficile, ils arrivent à pointer le problème, mais encore faudrait-il arriver à tout leur dire, et ne pas leur mentir, mais c’est difficile parce que l’on se sent vulnérable. 

J’ai besoin de cette interface numérique et encore, il faudrait que moi-même je prenne en compte qu’il y a un problème. On se ment à nous-mêmes. C’est plus facile parce que si on plonge, après il faut nager pour ne pas couler. Finalement, poser les mots sur le papier permet de réaliser une introspection, de comprendre nos émotions. Je suis seule avec les mots et mes mains qui tapent sur le clavier. Je cherche, je tape, j’efface, j’accélère, j’arrête, je lève les yeux au ciel, je réfléchis et je réécris. Surement qu’on a besoin de pauses dans nos vies pour comprendre certaines choses. Et c’est surement pour cela que plus le confinement dure, plus les personnes se sentent mal, puisque dans cette pause, loin de leurs vies surmenées, elles ont le temps de penser et pour la première fois elles se retrouvent seules, face à elles même. On a l’impression que notre vie nous échappe, peut-être que ce que nous faisons est inutile, que nous ne prenons pas le temps de nous considérer nous et que nous vivons sans nous interroger, sans profiter. Le temps passe vite et de plus en plus vite. Mais sommes-nous satisfaits de ce que nous avons accompli ? Malheureusement non, parce que l’on veut toujours plus. Nous sommes éternellement insatisfaits puisque l’on nous a appris à l’être. On a appris à chercher, à trouver et à recommencer, à creuser tout cela sans cesse sans avoir appris à faire de pauses, à regarder ce que nous avons fait et à nous dire Wouah, c’est moi qui ai fait ça ! J’en suis capable. Il ne faut peut-être pas se contenter de ses acquis et certes le challenge nous donne envie mais je suis sûre que s’arrêter deux minutes pour considérer la magnifique personne que vous êtes peut vous aider. Cette période seuls peut-être une épreuve puisque nous vivons souvent dans le regard des autres. Nous attendons sans cesse de la considération, et quand cela disparaît, nous avons l’impression d’être vides. Ce sentiment est universel. Je suis persuadée que même miss France se lève le matin et se trouve moche, que Gandhi avait parfois l’impression d’être injuste, une personne inutile, que votre personnalité préférée, même avec sa communauté ne se sent pas forcement ok avec elle-même. Lorsque quelqu’un nous fait un compliment, on se trouve des excuses, on se dit que ce n’est pas objectif, que c’est simplement pour nous faire plaisir alors que les critiques provoquent en nous une colère immédiate. On les croit. Nous ne nous sommes jamais dit que c’était nous qui avions un avis biaisé, que c’est nous qui ne sommes pas objectifs avec nous même inconsciemment. Je l’écris, ça fait longtemps que je pense à tout cela et j’avais besoin de le poser sur le papier. Je pense que comme tout s’aimer est difficile et je suis bien loin d’y arriver. J’ai parlé ici de la vision de nous-même dans ce que nous réalisions mais cela se répète aussi dans la vision physique de nous-même. Surtout avec cette malveillance envers notre corps. Combien de squats, de joggings, de repas à vous frustrer pour vous sentir mieux avez-vous faits ? Combien de fois avez-vous culpabilisé à manger ce gâteau qui vous tentait ? Et surtout dans cette période de confinement ou nous sommes plus sédentaires que jamais. Le mouvement Body positif essaye de nous décomplexer, mais croyez-vous que même si vous atteignez votre body goal vous vous sentiriez mieux ? Les filles des magazines sont comme vous et ne se trouvent pas jolies parfois le matin. La perception de nous-même est si aléatoire. Personnellement, j’ai déjà trop joué avec ça et j’en ai marre. J’ai essayé d’ouvrir mes yeux mais ça ne marchera pas puisque nous sommes sans cesse comparés aux autres. 

J’écris pour me sentir bien

Si on se compare, jamais nous arriverons à la meilleure version de nous-même puisque ce n’est pas nous, nous ne pouvons pas vivre éternellement dans l’ombre des autres, en restant focalisé sur notre miroir déformé en espérant un jour avoir le corps d’un autre. En plus, je pense que je ne serais pas heureuse dans le corps de quelqu’un d’autre puisqu’à la question : « si tu devais être quelqu’un d’autre que toi qui serais-tu ? » je n’ai pas de réponse. Peut-être que si nous changions notre perception et que nous nous apprenons à nous aimer dans notre intégralité, sans faire semblant, nous pourrions au long terme, enfin ouvrir les yeux et atteindre la même bienveillance envers nous même que les autres ont pour nous. La société qui nous a complexée pourrait changer. Le féminisme a pour but de promouvoir l’égalité homme/femme, nous parlons souvent de l’inégalité salariale, de rôles à la maison ou encore de représentation dans les médias ou les postes haute responsabilité mais beaucoup moins de la pression d’apparence qui pèse sur les femmes. Pendant longtemps cette apparence permettait aux femmes de se marier et donc de se sortir de la misère mais maintenant que les femmes ne se résument pas qu’au mariage en Europe du moins, pouvons-nous enfin sortir de ce diktat d’un corps idéal éphémère parce qu’en plus du temps qui passe, d’une décennie à l’autre cet idéal fluctue ?

Je n’ai pas de réponse à mes interrogations et je ne pose là que des pistes de réflexion que je pourrais approfondir mais je vais laisser chacun aller à ses idées individuellement car si ce questionnement est universel, le cheminement vers une potentielle solution est propre à chacun.

Aujourd’hui j’écris pour me sentir bien et je peux dire que cela m’a apporté une sorte de satisfaction d’avoir réalisé quelque chose même si ce n’est que quelques lignes. Je suis donc fière de moi.

Nous sommes en vacances, c’est étrange puisque je suis partagée entre la joie de ne plus avoir cours et la peur de ne plus savoir quoi faire. En un mois je me suis créé une sorte de routine. Je travaillais la semaine, un peu moins que d’habitude, certes mais avec un rythme plutôt soutenu. J’avais des objectifs, je les réalisais. J’étais contente d’être le week-end, je m’accordais une petite journée rien qu’a moi puis je recommençais. A présent, je n’ai plus d’obligations. Garder une routine lorsque plus rien ne nous contraint est assez difficile. On dit souvent que l’ennui est bénéfique, que ça nous rend créatif. Je comprends parce qu’en soit moins on a de choses à faire, plus on laisse notre cerveau partir dans son imagination. Mais est-ce infini ? La plupart du temps, s’ennuyer c’est rester allongé à regarder le plafond. On essaye alors de s’occuper en vain, on finit par tourner en rond lorsque plus rien ne nous tient en place. Lorsque l’on commence à ouvrir un livre, on lit deux pages, on le referme, on souffle, on allume notre téléphone, on scrolle, on souffle, on met une série que l’on ne regarde même pas, on souffle. On est allongé, on se sent vaseux. On a plus la notion du temps, c’est comme si 1min durait 1h, 1h, un jour entier. 

Tout le monde parle de l’après…

Et puis soudain nos paupières sont lourdes, ne rien faire fatigue et on se dit qu’une sieste ne pourra que raccourcir ce temps que l’on cherche désespérément à tuer.  A la nuit tombée, plus moyen de dormir, on sort alors de notre lit, attendant que le sommeil veuille bien nous emporter. On se balade dans notre maison devenue noire, ou le silence règne. On s’assoit un instant sur le canapé, nous regardons les rues vides que les derniers joggeurs ont désertées. Je regarde souvent les étoiles d’un ciel un peu dépollué (quand il y en a bien sûr parce que n’oublions pas que j’habite à Lille tout de même). Je fais le vide et je voyage d’une étoile à l’autre, en me demandant comme ces choses extraordinaires peuvent exister. Je me demande ce que ça fait d’etre dans l’espace et je me laisse une nouvelle fois partir dans mes souvenirs. Une fois apaisée, lorsque le froid me fait rentrer, je retourne sur la pointe des pieds dans mon lit. Je regarde mon plafond, je l’effleure de ma main laissant sur elle des particules blanches de peinture (merci la peinture carrefour), puis je prends mon ordinateur et j’écris. 

C’est la nuit que j’écris le plus. Sans aucune distraction, je pense et je suis d’un coup inspirée. Le syndrome de la page blanche cesse jusqu’au moment où la fatigue reprend le dessus et me force à arrêter, je ne peux plus penser. Je ferme mon ordi et je reprends mon téléphone, je réactualise mon fil d’actu sans cesse en espérant trouver une nouvelle notification, mais il est déjà 3h du matin alors je laisse tomber et je me résigne enfin à dormir.

 On le sait maintenant, le confinement va durer bien plus longtemps qu’on le croyait. Wuhan, épicentre de l’épidémie, est resté deux mois entiers confinée. Aujourd’hui encore, ils ne sont pas revenus à la vie « d’avant ». J’ai regardé un reportage sur ARTE d’un journaliste à Pékin. Quelques semaines auparavant, bien avant le confinement en France j’avais visionné le reportage du même journaliste, c’était le témoignage de sa vie confinée. L’ironie du sort fait qu’à présent, c’est moi derrière mon écran qui suis confinée et lui qui profite d’une relative liberté. Vous l’avez remarqué, j’ai nuancé mon propos puisque on le sait on ne sortira pas du jour au lendemain comme nous avons été confinés. Les médias nous ont prévenu d’un retour « progressif », assez flou je dois dire. Des rumeurs courent, certains disent seulement les personnes immunisées, d’autres les jeunes enfants, d’autres encore les premières et les terminales pour que l’on puisse valider notre bac. Ce flou s’est un peu éclairci grâce à ce reportage. Les parcs ont ouvert, les magasins et les restaurants aussi. Seulement, les Chinois sont invités à circuler, à rester en comité réduit, aucun invité ne peut franchir la porte de leur maison. Est-ce que cela veut dire que notre sociabilité n’est pas près d’être de nouveau autorisée ? 

Tout le monde parle de l’après. On sait qu’il y aura un après, on ne sait pas comment il sera ni quand il viendra, juste qu’il ne ressemblera pas à l’avant. En chinois, le mot crise peut signifier deux choses : « danger » (qui représente un homme au bord d’un précipice) ou opportunité. La sémantique chinoise est dans ce cas plus positive en évoquant le caractère favorable que peut représenter une crise pour une organisation. Le coronavirus est donc un danger en premier lieu mais peut-être une opportunité. En espérant seulement pour une fois que l’homme apprendra de ses erreurs. Les plus pessimistes disent que la sortie de cette crise ne se fera que vers la fin de l’année. Sachant que nous sommes en démocratie, que nous ne pouvons pister tout le monde, allons-nous sortir de cette crise sans mettre nos libertés entre parenthèses ? Une appli pour connaître nos déplacements devrait être mise en place tout en préservant notre anonymat, mais puisqu’il est impossible de nous contraindre de la télécharger, comment savoir si la solidarité collective fonctionnera ? Moi-même, savoir que mon téléphone me piste sans cesse ne m’attire guère, même si je suis consciente que les réseaux sociaux le font déjà. Je suis sceptique. 

Dehors, le confinement se relâche…

Emmanuel Macron a pris la parole une nouvelle fois. Le confinement durera jusqu’au 11 mai, on doit reprendre les cours. Je ne sais pas comment prendre cette nouvelle. J’ai très hâte et pourtant j’ai peur. Deux mois d’arrêt au milieu d’année ce n’est pas commun. Va-t-on devoir travailler encore plus qu’avant ? Je me suis adaptée à un nouveau rythme. On parle de déconfinement mais nous n’avons pas le droit de sortir, je pourrai juste retourner au lycée, mais pas au cinéma ni dans les bars, peut-être dans les magasins. La question des vacances d’été reste entière, je ne m’imagine pas rester deux mois enfermés dans mon appartement avec pour unique contact les personnes de ma famille. L’extérieur me manque, je ne suis pas la seule. Dehors, le confinement se relâche. On peut voir deux catégories de personnes. Celles qui sortent et qui n’ont pas peur et ceux qui sont paniqués à l’idée d’attraper le virus. Le retour en cours est « facultatif ». Les parents sont donc libres de décider du retour ou non de ses enfants en cours. Mais nos notes vont-elles compter ? Malgré un retour progressif en classe, la distanciation sociale pour les enfants est une illusion. Je suis sortie deux jours pour etre animatrice dans le centre aéré pour les enfants des personnes mobilisées organisé par mon lycée. Comment expliquer à des enfants de 3 ans de garder un mètre de distance entre eux ? C’est tout simplement impossible de les tenir. Et puis peut-on rester indéfiniment dans une bulle ? Je n’arrive pas à voir la suite, cela m’angoisse. Ces deux jours de liberté m’ont fait du bien. J’ai pu me dépenser, ressentir à nouveau le soleil sur mon visage, l’air frais. Pourtant, même si je ne sors pas, dehors, de plus en plus de groupes de personnes se réunissent. On ne compte plus les jours qui se ressemblent. J’ai hâte de reprendre les cours pour retrouver une routine puisque ne rien faire est un cercle vicieux. Les journées skypes sont géniales mais j’ai besoin de voir les gens, de retrouver ma vie d’avant. La distance est pesante. On s’habitue, on n’a pas le choix mais à chaque fois, la date de sortie se rapproche pour de nouveau s’éloigner encore plus qu’avant. On ne voit pas la fin de cette crise et on continue de vivre le jour le jour. Plus le temps passe, plus l’incertitude grandit, plus le retour s’avère compliqué.

J’ai parlé à mon chef d’établissement au centre aéré, le retour se fera par demi-journée pour que l’on ait la place d’être seuls sur une table, la cantine elle restera fermée. C’est assez étrange, il reste un mois et c’est à la fois rapide et long à la fois. Je ne retrouverai pas ma classe d’avant le confinement. Le vrai retour ne sera qu’en septembre, quand je serai en terminale. J’ai revu la cour désertée. Les arbres avaient poussé, des pommes de pains étaient tombées. Un lycée vidé de ses élèves fait un peu peur, ce silence inhabituel dans les couloirs est presque anxiogène. L’odeur des cahiers à laissé place à l’odeur du désinfectant utilisé trois fois par jour par l’équipe de nettoyage. Le lycée sent l’hôpital mais sans patients. Les enfants étaient impressionnés d’être dans la cour des grands. Ils couraient partout et cueillaient les pâquerettes qui avaient eu le temps de pousser sur les carrés d’herbe habituellement piétinés par des centaines de pieds chaque jour. Nous sommes retournés dans le bâtiment des primaires avec une vingtaine de pommes de pin. Nous les avons peintes pendant à peine 20 minutes avant que les enfants ne soient lassés et partent jouer. Assise sur le terrain de foot synthétique, j’ai regardé le ciel et j’ai pensé. J’aimerais faire des plans d’après mais tout est en suspens pour un moment. J’ai peur de prévoir des choses qui vont tomber à l’eau. Est-ce que ça sert de prendre du temps pour penser à après ? Mais c’est essentiel pour ne pas déprimer. Ma vision du temps est déformée et j’ai peur de voir les journées passer sans avoir le temps de profiter.

La pandémie contrôle nos vies

Aux infos, tout tourne autour de la pandémie, économie, déconfinement, pâques en visio, ramadan et confinement. La pandémie contrôle nos vies. Les guerres sont en suspens. Pour la première fois les pays collaborent pour autre chose que faire la guerre. Aucun pays n’est à l’abri. C’est comme une grande course mondiale des gouvernements, qui trouvera une solution plus rapidement, quel régime est plus efficace ? Des choses incroyables passent au second plan. Kim Jung Un est peut-être décédé, on ne sait plus ce qui est vrai ou faux. Nous sommes submergés d’infos anxiogènes à chaque seconde et on se noie dans le vrai ou bien le faux. Une étude a prouvé que pendant cette pandémie, les gens se reposent sur les médias traditionnels qu’ils avaient un pu délaissés au profit des réseaux sociaux. Les gens s’informent une à deux fois par jour, pour entendre les mêmes actualités : nombre de mort, de blessés, conseils des médecins surchargés, actions solidaires et découverte d’une personnalité qui continue d’entretenir un lien avec sa communauté. J’avais beaucoup de projets à faire pendant ce confinement, je n’ai presque rien réalisé mais je pense que j’avais besoin d’une pause. D’un moment pour me retrouver moi sans aucune contrainte pour décompresser. Je vais surement reprendre un rythme mais je ne m’impose plus de grosses contraintes pour essayer de vivre un peu sans stress supplémentaire.

Les enfants n’ont pas peur, mais les adultes se questionnent. Je vois mes parents, leurs collègues se questionner, démissionner, potentiellement être virés. Plus de la moitié des salariés sont au chômage partiel et tout le monde a le temps de tout remettre en cause. C’est comme si nous avions vécu trois ans d’actualité en seulement quatre mois. Ce qui est sûr, c’est que 2020, on s’en souviendra. 

Elora Veyron-Churlet

Harcèlement scolaire : « Elles ont tué l’enfant qui était en moi »

Marine est étudiante. Aujourd’hui âgée de 22 ans, elle revient sur ses années de harcèlement scolaire.

Quand ton harcèlement a-t-il commencé ?

J’étais très jeune. J’avais neuf ans quand ça a commencé, et ça a duré pendant 2 ans.

Ça a démarré quand une nouvelle personne est arrivée dans mon groupe d’amies. Une fille plutôt charismatique, avec une forte personnalité. Un peu comme moi en fait. J’ai toujours été très ouverte, très sociable… j’avais besoin d’avoir des amis. Et j’étais très intégrée jusqu’à mes 9 ans. Mais donc cette personne est arrivée : une fille que je qualifierais maintenant d’assez malsaine, assez jalouse je pense. Et elle a décidé que j’étais le bouc-émissaire de ce groupe.

Ça s’est manifesté sous quelle forme ?

On ne m’a pas frappée ; je connais des gens pour qui c’est allé jusqu’au point où on les humilie en les frappant. Moi c’était plus par les mots : je pouvais dire n’importe quoi à une copine, ça devenait un scandale, ça montait en mayonnaise. Et je pense que le moment où ça a atteint son paroxysme, je ne pouvais plus rien dire sans que tout, absolument tout, soit déformé. Tout était fait pour montrer que j’étais une mauvaise personne, une idiote.

Les autres filles du groupe avaient beau être mes amies depuis longtemps, avec l’effet de groupe, elles m’ont aussi pointée du doigt, insultée et mise de côté. Les enfants ne se rendent pas compte que leur attitude de rejet peut provoquer des dégâts chez l’enfant en face d’eux.

Ça se terminait en règlement de compte, avec tout un groupe en cercle autour de moi, comme dans une arène. Les noms d’oiseaux volaient. C’était l’humiliation par les mots. Des insultes, des menaces… J’avais peur de me retrouver toute seule. Je ne me rendais pas compte que le mieux pour ma santé mentale c’est de s ‘éloigner de ces personnes-là et de trouver de nouveaux amis. J’étais tellement sous leur emprise !

L’épisode qui m’a le plus choquée, c’est quand j’ai retrouvé mes affaires à la poubelle, au milieu des détritus. Je venais de recevoir un nouveau manteau, que ma mère m’avait offert à Noël en cadeau. J’en étais super fière ! Et je me souviens, la première fois que j’arrive à l’école avec ce nouveau manteau, on me dit que ma harceleuse voulait aussi ce manteau. Tout de suite, les autres me disent que je suis foutue. Que je savais très bien qu’elle le voulait, que je mentais. Nouvelle séance d’humiliations.

Et un jour, je sors de classe pour chercher mes affaires – qui restent toujours devant la salle – et je ne les retrouve pas. Il n’y a plus rien. Et je sais intimement que c’est elles, qu’elles les ont cachées quelque part. C’est là que je retrouve toutes mes affaires, dont mon manteau, à la poubelle. J’ai tout ramassé, j’ai nettoyé un peu, j’ai mis le manteau sur le dos et j’ai fait comme si de rien n’était, pour que mes parents ne sachent pas. Mais dans ma tête d’enfant, si elles mettaient mes affaires dans la poubelle, c’est que pour elles j’étais moi-même un détritus.

Est-ce que tu en parlé à tes parents ?

Non, comme tous les enfants, je restais silencieuse. J’avais peur que tout soit répété, que ça s’intensifie, que ça s’empire, donc on préfère souffrir en silence. Ce qui maintenant, aux yeux de l’adulte que je suis, est une grosse erreur. On est enfermé dans ce vase clos, dans ce monde qu’est l’école et qui est comme une mini-société, en fait. Avec le recul, c’est assez impressionnant de voir que tous les trucs un peu pervers qui se passent dans la vie, on les retrouve dans la cour de récréation. Les enfants sont aussi des petits adultes.

A un moment donné, ma mère s’en est rendue compte et m’a forcée à parler, mais je ne me souviens pas que ça ait vraiment changé quoi que ce soit. Je marchais sur des œufs en permanence. Et même quand mes parents s’en sont aperçus, j’étais tellement sous emprise que je n’arrivais pas à me rendre compte que je devais fuir ce groupe.

Du côté des professeurs, personne ne t’a aidée ?

Je ne sais pas si les professeurs auraient pu m’aider ou pas. J’aurais peut-être dû plus parler. Mais peut-être que certains professeurs avaient des idées de ce qu’il se passait et ont préféré fermer les yeux, je ne sais pas. Et c’est aussi un gros problème. Les professeurs et les surveillants sont les premiers témoins du harcèlement à l’école, et ils n’ont bien souvent pas la finesse de comprendre qu’une simple moquerie d’enfant peut provoquer une grosse souffrance. Peut-être qu’ils ne font pas assez attention aux petits signaux qui peuvent déclencher le harcèlement.

Le gros problème du harcèlement, c’est le manque de dialogue : ceux qui se font harceler pensent qu’ils ne peuvent pas s’en sortir et ils restent dans le silence. Et c’est ce contre quoi les associations essaient de lutter. C’est un gros problème de société, et on n’en parle pas assez.

Comment est-ce que ça s’est arrêté ?

En CM2, quand mon père a su qu’il y avait un problème, il m’a fait passer un concours pour rentrer dans un collège à section internationale espagnole. Moi, je n’avais qu’une idée en tête, c’était d’aller dans le collège huppé où je savais qu’elles iraient. Je n’arrivais pas à me détacher d’elles. Mais j’ai réussi le concours, et c’est en m’éloignant de mes harceleuses que j’ai pu me rendre compte de tout le mal qu’elles m’avaient fait. J’ai coupé les ponts. Et j’ai réussi à m’épanouir au collège.

Comment est-ce que ça t’a affectée, sur le long terme ?

Le fait de m’être fait harceler aussi jeune m’a fait grandir en fait, ça a forgé ma personnalité. Je pense que je suis comme je suis aujourd’hui parce que j’ai été harcelée enfant. J’étais très fragile, très sensible, et je le suis encore, mais je ne me fais plus marcher sur les pieds. Si je sens que quelqu’un me manque de respect, je remets tout de suite les pendules à l’heure, je m’exprime, ce que j’étais incapable de faire à 10 ans.

C’est comme ça que je m’en suis remise : en tirant des leçons de tout ça. En essayant de m’éloigner le plus possible des gens comme ça. En tout cas, quand je repense à ça maintenant, je me dis que ce n’était vraiment pas une vie. J’avais la boule au ventre tout le temps avant d’aller à l’école, alors qu’au final c’est censé faire partie des meilleures années de ta vie, l’enfance.

Après, j’ai été chanceuse, en quelque sorte, d’avoir été harcelée si jeune. Je n’avais pas les réseaux sociaux. Ma maison, mon foyer, c’était mon rempart contre cette violence. Alors que maintenant, les réseaux sociaux sont omniprésents dans la vie des enfants ; le harcèlement ne s’arrête pas aux portes de l’école. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si mon harcèlement avait continué en ligne. Ça doit vraiment être une horreur.

Est-ce que ça t’est arrivé de les revoir ?

Entre le collège et le lycée, j’ai changé d’établissement. Et en seconde, alors que je ne connaissais personne, je me suis retrouvée dans la même classe que mes deux principales harceleuses. Quand je les ai vues, j’ai été tétanisée. J’avais beaucoup de haine aussi. Parce que c’est tellement violent, qu’on a beau grandir et passer à autre chose, il y a toujours un ressenti qui reste, qui est plus fort que soi. 

J’ai passé mon année à les ignorer. Et c’était ma meilleure arme. Pour moi, elles n’étaient personne, elles n’avaient aucun intérêt et je n’ai jamais voulu leur parler parce que je savais qu’elles avaient continué cette grande tradition des bouc-émissaires avec d’autres filles.

Est-ce que, encore aujourd’hui, tu en veux à ces filles ?

Oui, j’en veux encore à mes harceleuses. C’est difficile encore pour moi de parler de ça. Elles ont détruit l’enfant qui était en moi. A 9 ou 10 ans, je n’étais déjà plus l’enfant que j’étais. Elles m’ont forcée à grandir, à voir la méchanceté humaine. Elles ont tué ma naïveté.

Propos recueillis par Gaëlle Sheehan.

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